La Roumanie, 27 ans après
J’écrivais
dans mon article précédent qu’en proposant Mme Shhaideh, d’ethnie
turque, pour le poste de Premier Ministre de la Roumanie, M.
Dragnea, le tout-puissant président du parti social-démocrate,
héritier du parti communiste, avait fait preuve d’une insondable
bêtise. Cette affirmation a reçu une confirmation éclatante.
Le 1er
février, à une heure tardive, le gouvernement de M. Grindeanu,
nommé par M. Dragnea à la tête du gouvernement, a émis une
ordonnance d’urgence pour modifier le Code Pénal en vigueur, sous
le prétexte de mettre en accord la législation roumaine avec les
normes européennes. Plus concrètement, il s’agissait de
dépénaliser certains délits considérés comme mineurs, afin de
désengorger les prisons et alléger les peines pour certains délits,
notamment administratifs, comme le trafic d’influence.
Même si
l’urgence invoquée posait problème (la Roumanie avait jusqu’à
avril 2018 pour se conformer à la législation européenne),
jusqu’ici rien de très anormal pour l’observateur européen, si
habitué au souci tatillon pour les droits de l’homme, même si,
quand il s’agit d’infractions supposées de corruption, comme de
nos jours l’affaire Fillon en France, l’opinion se montre plus
intraitable.
Mais ce
serait sans prendre en compte la spécificité roumaine. Car depuis
maintenant 27 ans, le spectre de la corruption agite le pays. Juste
après la Révolution de 1989 qui a eu comme effet l’effondrement
du communisme, le slogan « on ne vend pas notre pays » a
agité la classe populaire et fait émerger un mouvement qui, tout en
reniant formellement le national-communisme de Ceaușescu, ne faisait
que reprendre, sous une autre forme, une idée chère au Conducator :
les richesses du pays doivent appartenir au peuple. Peu importait que
« peuple » n’était qu’un euphémisme destiné à
masquer la réalité plus cruelle d’une oligarchie de parti
disposant de tous les leviers du pouvoir. Le pouvoir économique qui
découlait de ce pouvoir politique était alors masqué à l’aide
de nombreux subterfuges.
Car, en
fait, après la chute du communisme, et à l’abri de ce slogan
trompeur, les élites communistes, converties comme par miracle à
l’économie de marché, se sont attelées à prendre possession de
ce pouvoir par la dilapidation systématique de l’économie ;
ce phénomène, commun à tous les pays ex-communistes, a fait qu’en
peu de temps, nombreux ex-caciques du parti se sont retrouvés à la
tête de fortunes qui, même sans commune mesure avec celles d’un
Abramovitch, Deripaska ou autres Khodorovski en Russie, ne sont pas
moins à des années-lumière des revenus de la classe moyenne en
Roumanie.
Cet
enrichissement, au vu et au su de tous, et la corruption qui va avec,
a provoqué une vague d’indignation ressentie par de nombreux
Roumains. « Tous corrompus » est un leitmotiv qu’on
peut lire et entendre partout, des conversations privées aux forums
de discussion et les pages des journaux.
Après une
longue période de laxisme, et sous l’impulsion de l’Union
Européenne, la DNA, la Direction Nationale Anti-corruption, a
commencé à enquêter et mettre sous les verrous de plus en plus
d’hommes politiques. Sont ainsi passés sous ses fourches caudines
un ancien Premier-Ministre, de nombreux anciens ministres, des
parlementaires et des nouveaux riches, dont certains dorment encore
en prison. Cette purge, loin d’avoir encore fini de nettoyer les
écuries d’Augias roumaines, jouit d’une grande popularité.
Cependant, grisés par ce pouvoir de faire vaciller les
tout-puissants, certains de ces nouveaux Robespierre, s’alliant aux
opaques services d’informations, ont fini par irriter le pouvoir
politique. Ainsi, le directeur du Service Roumain d’Informations,
le général Florian Coldea, a été récemment poussé à la
démission.
Suite aux
enquêtes, de nombreux hommes politiques ont été condamnés ou ont
des procès en cours. C’est justement le cas de M. Dragnea. Accusé
d’avoir fait pression sur les électeurs pendant le référendum
pour la suspension du Président Basescu en 2007, il a été condamné
à 3 ans de prison avec sursis. Cette peine, en vertu d’une loi de
2001, l’a empêché d’accéder au poste qu’il convoitait de
Premier Ministre, suite à la victoire de son parti aux élections de
novembre 2016. Il est encore sous la menace d’un autre procès,
cette fois-ci pour abus en service.
Une fois
arrivé au pouvoir, le parti, par les affidés les plus serviles du
M. Dragnea, a voulu laver vite cet affront. Loin de la volonté
affichée de désengorger les prisons, ladite ordonnance n’avait
pour but que de blanchir M. Dragnea et quelques autres caciques du
parti. C’est la seule raison de cette ordonnance 13/3017, qui
restera comme une page noire dans les annales de la politique
roumaine. Le gouvernement a vainement tenté de la justifier par le
besoin de se conformer à la législation européenne ; les
Roumains, lassés par les 27 ans de corruption généralisée, ont
vite compris le subterfuge.
Ce qui a
suivi, c’est un mouvement populaire sans précédent depuis 1989.
Depuis maintenant 8 jours, chaque soir, des manifestations de masse
ont lieu dans tout le pays. Il y a deux jours, sous la pression de la
rue, l’ordonnance a été abrogée ; mais les manifestations
continuent. La rue ne fait plus confiance au gouvernement et exige sa
démission. D’ailleurs l’abrogation de l’ordonnance d’urgence
n’est pas définitive, elle reste encore soumise à l’approbation
du Parlement. D’abord limitées à la capitale, les manifestations
ont vite embrasé toutes les villes grandes et moyennes du pays.
Dimanche dernier, d’après les estimations, 600 000 personnes
ont occupé les places publiques, dont 300 000 seulement à
Bucarest. C’est énorme, par rapport à la population du pays, qui
ne compte plus, d’après les estimations récentes, qu’environ 19
millions d’habitants, dont environ 2 millions à Bucarest, ce qui
est une estimation optimiste, car beaucoup de Roumains récemment
émigrés n’ont pas déclaré leur changement de domicile. Cela
veut dire qu’un bucarestois sur six est sorti dans la rue pour
crier sa colère. Il en fallu beaucoup moins, il y a 27 ans, pour
faire tomber le régime communiste. Les gens sont sortis dans la rue
par milliers dans des villes où rien ne s’était passé en 1989.
Nous étions
moins nombreux dans ces jours de décembre il y a 27 ans, mais c’est
vrai qu’à l’époque, le jeu politique des grandes puissances
était en notre faveur. Est-ce que c’est toujours le cas, 27 ans
après ?
Je ne peux
qu’observer que le temps est au repli identitaire et au refus de la
mondialisation, un reflux dont personne ne peut encore mesurer
l’ampleur, après plus de vingt ans de mondialisation débridée,
qui a vu les classe moyennes d’Occident s’appauvrir au profit des
travailleurs beaucoup plus pauvres du Tiers-Monde qui, eux, aspirent
désormais au partage d’un gâteau de plus en plus rabougri.
L’écologisme qui prône la décroissance d’une part, et la peur
d’une immigration mal maîtrisée n’étant pas du reste, on voit
se répandre la peur que les nouvelles générations vivront moins
bien que les précédentes. Le déclin de l’Occident, vieille peur
qui taraude ses élites depuis Oswald Spengler et son Untergang
des Abendlandes, sombre prophétie de 1918
est désormais en train de s’accomplir. Maintenant, c’est chacun
pour soi.
En Europe,
après la générosité d’une politique qui visait l’expansion à
l’ex-bloc soviétique et au-delà des valeurs occidentales, c’est
le temps du repli qui est arrivé, avec la peur du délitement même
de l’UE, la théorie des cercles concentriques d’intégration et,
plus récemment, de la peur de perdre du parapluie américain, ce qui
ne serait qu’une chance inespérée si on savait s’y prendre.
Mais les hommes politiques qui sauraient faire face manquent
cruellement et, dans ce contexte, la Roumanie, restée en dehors du
premier cercle, n’aura qu’à perdre, et sa classe politique est
elle aussi d’une trop piètre qualité pour faire face à cette
menace.
Le parti
social-démocrate et son petit allié « libéral », dont
les « barons » ne sont que des voyous ne voulant que
s’enrichir en vendant des promesses intenables à une masse
désœuvrée qui ne pense qu’à boucler ses fins de mois, sont
arrivés au pouvoir grâce à des mensonges et finiront probablement
par perdre le pouvoir, à moins s’ils ne pensent à le garder par
la force, ce qui ne semble pas le cas, au moins pour l’instant.
Le parti
libéral d’opposition, que le président Johannis a voulu garder
sous sa houlette en nommant à sa tête une jolie blonde aux longues
jambes mais sans charisme, sans réel pouvoir et sans personnalité,
est miné de l’intérieur par des jeux de pouvoir dont aucun vrai
leader ne semble émerger. Il n’est en rien différent de son
adversaire social-démocrate. Quant au nouveau parti USR, trop jeune
et sans réelle assise dans le territoire, il est déjà en proie à
des dissensions internes qui ne présagent rien de bon. Jusqu’à
hier avec une audience limitée à l’intelligentsia
bucarestoise, on voit mal comment il pourrait avoir rapidement une
vraie audience dans le pays profond. Ses troupes hétéroclites ne
portent aucun message idéologique clair.
Il reste le
peuple qui, magnifiquement, est sorti dans la rue ces huit derniers
jours, bravant le froid de février, chantant et dansant, pacifique.
Est-ce là un nouvel espoir ? Il y a des précédents en
Europe : après le Maidan ukrainien qui a eu une bien triste fin
avec la guerre larvée avec la Russie, le Podemos espagnol et le
mouvement Cinq Etoiles italien de Beppe Grillo sont arrivés aux
portes du pouvoir. Mais les deux ont montré leurs limites : on
ne peut pas faire la politique en dehors des partis, malgré leurs
imperfections, sans tomber dans le populisme et finir comme eux, dans
des scandales de corruption ; c’est ce qui se passe
actuellement en Italie. Il y a des limites à ces mouvements de
masse, même si la politique devrait de nos jours se réinventer si
elle veut continuer à gérer la vie des peuples.
On ne peut
pas dire que l’histoire se répète, car les temps changent, et
aussi les hommes. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que, 27
ans après la Révolution de 1848, la Roumanie était à la veille de
proclamer son indépendance. Sortie à peine du Moyen Age et de la
domination culturelle ottomane, une classe moyenne avait émergé,
s’était occidentalisée en moins d’un quart de siècle et était
en train de moderniser le pays à marche forcée. De grands hommes
politiques et un prince étranger ayant le sens de l’Etat étaient
en train de construire un pays qui allait compter, et dont seulement
une guerre destructrice qui l’a amputé d’une partie de son
territoire et a amené au pouvoir le communisme venu sur les chars
soviétiques ont fini par presque l’anéantir. Des hommes et des
femmes étaient en train de construire une culture qui allait donner
plus tard au monde Eliade, Cioran, Ionesco, Enesco. Cela n’aurait
pas été possible sans un environnement culturel et politique qui
manque cruellement aujourd’hui.
Je sais,
tout n’était pas parfait, c’était peut-être une génération
chanceuse qui avait émergé et cela n’allait pas pouvoir se
répéter. Mais quel malheur de savoir que cela a existé, et de voir
ce qui se passe de nos jours ! C’est comme si, sortie des
ténèbres, une force maléfique empêche le pays de renouer avec un
passé heureux et malheureusement trop court.
Radu Drăgan
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