sâmbătă, 11 februarie 2017

Radu DRĂGAN. La Roumanie, 27 ans après


La Roumanie, 27 ans après

J’écrivais dans mon article précédent qu’en proposant Mme Shhaideh, d’ethnie turque, pour le poste de Premier Ministre de la Roumanie, M. Dragnea, le tout-puissant président du parti social-démocrate, héritier du parti communiste, avait fait preuve d’une insondable bêtise. Cette affirmation a reçu une confirmation éclatante.
Le 1er février, à une heure tardive, le gouvernement de M. Grindeanu, nommé par M. Dragnea à la tête du gouvernement, a émis une ordonnance d’urgence pour modifier le Code Pénal en vigueur, sous le prétexte de mettre en accord la législation roumaine avec les normes européennes. Plus concrètement, il s’agissait de dépénaliser certains délits considérés comme mineurs, afin de désengorger les prisons et alléger les peines pour certains délits, notamment administratifs, comme le trafic d’influence.
Même si l’urgence invoquée posait problème (la Roumanie avait jusqu’à avril 2018 pour se conformer à la législation européenne), jusqu’ici rien de très anormal pour l’observateur européen, si habitué au souci tatillon pour les droits de l’homme, même si, quand il s’agit d’infractions supposées de corruption, comme de nos jours l’affaire Fillon en France, l’opinion se montre plus intraitable.
Mais ce serait sans prendre en compte la spécificité roumaine. Car depuis maintenant 27 ans, le spectre de la corruption agite le pays. Juste après la Révolution de 1989 qui a eu comme effet l’effondrement du communisme, le slogan « on ne vend pas notre pays » a agité la classe populaire et fait émerger un mouvement qui, tout en reniant formellement le national-communisme de Ceaușescu, ne faisait que reprendre, sous une autre forme, une idée chère au Conducator : les richesses du pays doivent appartenir au peuple. Peu importait que « peuple » n’était qu’un euphémisme destiné à masquer la réalité plus cruelle d’une oligarchie de parti disposant de tous les leviers du pouvoir. Le pouvoir économique qui découlait de ce pouvoir politique était alors masqué à l’aide de nombreux subterfuges.
Car, en fait, après la chute du communisme, et à l’abri de ce slogan trompeur, les élites communistes, converties comme par miracle à l’économie de marché, se sont attelées à prendre possession de ce pouvoir par la dilapidation systématique de l’économie ; ce phénomène, commun à tous les pays ex-communistes, a fait qu’en peu de temps, nombreux ex-caciques du parti se sont retrouvés à la tête de fortunes qui, même sans commune mesure avec celles d’un Abramovitch, Deripaska ou autres Khodorovski en Russie, ne sont pas moins à des années-lumière des revenus de la classe moyenne en Roumanie.
Cet enrichissement, au vu et au su de tous, et la corruption qui va avec, a provoqué une vague d’indignation ressentie par de nombreux Roumains. « Tous corrompus » est un leitmotiv qu’on peut lire et entendre partout, des conversations privées aux forums de discussion et les pages des journaux.
Après une longue période de laxisme, et sous l’impulsion de l’Union Européenne, la DNA, la Direction Nationale Anti-corruption, a commencé à enquêter et mettre sous les verrous de plus en plus d’hommes politiques. Sont ainsi passés sous ses fourches caudines un ancien Premier-Ministre, de nombreux anciens ministres, des parlementaires et des nouveaux riches, dont certains dorment encore en prison. Cette purge, loin d’avoir encore fini de nettoyer les écuries d’Augias roumaines, jouit d’une grande popularité. Cependant, grisés par ce pouvoir de faire vaciller les tout-puissants, certains de ces nouveaux Robespierre, s’alliant aux opaques services d’informations, ont fini par irriter le pouvoir politique. Ainsi, le directeur du Service Roumain d’Informations, le général Florian Coldea, a été récemment poussé à la démission.
Suite aux enquêtes, de nombreux hommes politiques ont été condamnés ou ont des procès en cours. C’est justement le cas de M. Dragnea. Accusé d’avoir fait pression sur les électeurs pendant le référendum pour la suspension du Président Basescu en 2007, il a été condamné à 3 ans de prison avec sursis. Cette peine, en vertu d’une loi de 2001, l’a empêché d’accéder au poste qu’il convoitait de Premier Ministre, suite à la victoire de son parti aux élections de novembre 2016. Il est encore sous la menace d’un autre procès, cette fois-ci pour abus en service.
Une fois arrivé au pouvoir, le parti, par les affidés les plus serviles du M. Dragnea, a voulu laver vite cet affront. Loin de la volonté affichée de désengorger les prisons, ladite ordonnance n’avait pour but que de blanchir M. Dragnea et quelques autres caciques du parti. C’est la seule raison de cette ordonnance 13/3017, qui restera comme une page noire dans les annales de la politique roumaine. Le gouvernement a vainement tenté de la justifier par le besoin de se conformer à la législation européenne ; les Roumains, lassés par les 27 ans de corruption généralisée, ont vite compris le subterfuge.
Ce qui a suivi, c’est un mouvement populaire sans précédent depuis 1989. Depuis maintenant 8 jours, chaque soir, des manifestations de masse ont lieu dans tout le pays. Il y a deux jours, sous la pression de la rue, l’ordonnance a été abrogée ; mais les manifestations continuent. La rue ne fait plus confiance au gouvernement et exige sa démission. D’ailleurs l’abrogation de l’ordonnance d’urgence n’est pas définitive, elle reste encore soumise à l’approbation du Parlement. D’abord limitées à la capitale, les manifestations ont vite embrasé toutes les villes grandes et moyennes du pays. Dimanche dernier, d’après les estimations, 600 000 personnes ont occupé les places publiques, dont 300 000 seulement à Bucarest. C’est énorme, par rapport à la population du pays, qui ne compte plus, d’après les estimations récentes, qu’environ 19 millions d’habitants, dont environ 2 millions à Bucarest, ce qui est une estimation optimiste, car beaucoup de Roumains récemment émigrés n’ont pas déclaré leur changement de domicile. Cela veut dire qu’un bucarestois sur six est sorti dans la rue pour crier sa colère. Il en fallu beaucoup moins, il y a 27 ans, pour faire tomber le régime communiste. Les gens sont sortis dans la rue par milliers dans des villes où rien ne s’était passé en 1989.
Nous étions moins nombreux dans ces jours de décembre il y a 27 ans, mais c’est vrai qu’à l’époque, le jeu politique des grandes puissances était en notre faveur. Est-ce que c’est toujours le cas, 27 ans après ?
Je ne peux qu’observer que le temps est au repli identitaire et au refus de la mondialisation, un reflux dont personne ne peut encore mesurer l’ampleur, après plus de vingt ans de mondialisation débridée, qui a vu les classe moyennes d’Occident s’appauvrir au profit des travailleurs beaucoup plus pauvres du Tiers-Monde qui, eux, aspirent désormais au partage d’un gâteau de plus en plus rabougri. L’écologisme qui prône la décroissance d’une part, et la peur d’une immigration mal maîtrisée n’étant pas du reste, on voit se répandre la peur que les nouvelles générations vivront moins bien que les précédentes. Le déclin de l’Occident, vieille peur qui taraude ses élites depuis Oswald Spengler et son Untergang des Abendlandes, sombre prophétie de 1918 est désormais en train de s’accomplir. Maintenant, c’est chacun pour soi.
En Europe, après la générosité d’une politique qui visait l’expansion à l’ex-bloc soviétique et au-delà des valeurs occidentales, c’est le temps du repli qui est arrivé, avec la peur du délitement même de l’UE, la théorie des cercles concentriques d’intégration et, plus récemment, de la peur de perdre du parapluie américain, ce qui ne serait qu’une chance inespérée si on savait s’y prendre. Mais les hommes politiques qui sauraient faire face manquent cruellement et, dans ce contexte, la Roumanie, restée en dehors du premier cercle, n’aura qu’à perdre, et sa classe politique est elle aussi d’une trop piètre qualité pour faire face à cette menace.
Le parti social-démocrate et son petit allié « libéral », dont les « barons » ne sont que des voyous ne voulant que s’enrichir en vendant des promesses intenables à une masse désœuvrée qui ne pense qu’à boucler ses fins de mois, sont arrivés au pouvoir grâce à des mensonges et finiront probablement par perdre le pouvoir, à moins s’ils ne pensent à le garder par la force, ce qui ne semble pas le cas, au moins pour l’instant.
Le parti libéral d’opposition, que le président Johannis a voulu garder sous sa houlette en nommant à sa tête une jolie blonde aux longues jambes mais sans charisme, sans réel pouvoir et sans personnalité, est miné de l’intérieur par des jeux de pouvoir dont aucun vrai leader ne semble émerger. Il n’est en rien différent de son adversaire social-démocrate. Quant au nouveau parti USR, trop jeune et sans réelle assise dans le territoire, il est déjà en proie à des dissensions internes qui ne présagent rien de bon. Jusqu’à hier avec une audience limitée à l’intelligentsia bucarestoise, on voit mal comment il pourrait avoir rapidement une vraie audience dans le pays profond. Ses troupes hétéroclites ne portent aucun message idéologique clair.
Il reste le peuple qui, magnifiquement, est sorti dans la rue ces huit derniers jours, bravant le froid de février, chantant et dansant, pacifique. Est-ce là un nouvel espoir ? Il y a des précédents en Europe : après le Maidan ukrainien qui a eu une bien triste fin avec la guerre larvée avec la Russie, le Podemos espagnol et le mouvement Cinq Etoiles italien de Beppe Grillo sont arrivés aux portes du pouvoir. Mais les deux ont montré leurs limites : on ne peut pas faire la politique en dehors des partis, malgré leurs imperfections, sans tomber dans le populisme et finir comme eux, dans des scandales de corruption ; c’est ce qui se passe actuellement en Italie. Il y a des limites à ces mouvements de masse, même si la politique devrait de nos jours se réinventer si elle veut continuer à gérer la vie des peuples.
On ne peut pas dire que l’histoire se répète, car les temps changent, et aussi les hommes. Mais je ne peux pas m’empêcher de penser que, 27 ans après la Révolution de 1848, la Roumanie était à la veille de proclamer son indépendance. Sortie à peine du Moyen Age et de la domination culturelle ottomane, une classe moyenne avait émergé, s’était occidentalisée en moins d’un quart de siècle et était en train de moderniser le pays à marche forcée. De grands hommes politiques et un prince étranger ayant le sens de l’Etat étaient en train de construire un pays qui allait compter, et dont seulement une guerre destructrice qui l’a amputé d’une partie de son territoire et a amené au pouvoir le communisme venu sur les chars soviétiques ont fini par presque l’anéantir. Des hommes et des femmes étaient en train de construire une culture qui allait donner plus tard au monde Eliade, Cioran, Ionesco, Enesco. Cela n’aurait pas été possible sans un environnement culturel et politique qui manque cruellement aujourd’hui.
Je sais, tout n’était pas parfait, c’était peut-être une génération chanceuse qui avait émergé et cela n’allait pas pouvoir se répéter. Mais quel malheur de savoir que cela a existé, et de voir ce qui se passe de nos jours ! C’est comme si, sortie des ténèbres, une force maléfique empêche le pays de renouer avec un passé heureux et malheureusement trop court.

Radu Drăgan

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