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Brève relation d’un voyage en pays aroumain : République de Macédoine, Grèce et Albanie juillet 2015 par Nicolas Trifon avec Cristina Trifon et Stamatis Beis (1-3)




Brève relation d’un voyage en pays aroumain (1)

« Nu ni vor » (Ils ne nous aiment pas)



Mercredi 8 juillet. Départ le matin de Bucarest, arrivée en milieu d’après-midi à Skopje, parcouru à peu près la distance, un peu plus de 500 km, qui sépare limites méridionales de la Roumanie des « frontières » septentrionales du « pays aroumain » qui se trouve à cheval entre quatre États : la République de Macédoine, l’Albanie, la Grèce et la Bulgarie. 
 

Enfin trouvé l’hôtel recherché, un 5 étoiles baptisé Aleksandar Palace joliment situé sur les bords du Vardar, en dehors de la ville. Moins kitch que prévu, aucun membre de l’illustre dynastie macédonienne en vue. De Belgrade, notre amie Lila Cona, la traductrice de mon livre en serbe, a annoncé notre arrivée, en sorte que le propriétaire de l’établissement est venu à notre rencontre et en moins d’une heure nous voilà installés dans une suite. Suivent plusieurs vraies surprises. D’abord, Cristina parle l’aroumain avec un naturel qui me fait une grosse impression. Cette langue sera pratiquement celle dans laquelle nous communiquerons le plus tout au long de notre périple, la seule que nous ayons eu en commun avec la plupart de nos interlocuteurs. Sterio Nakov, notre hôte, la parle avec un plaisir non dissimulé, c’est sa langue maternelle. Il n’a pas du tout le profil nouveau riche un peu lourdingue des Aroumains fraichement enrichis de Roumanie auquel je m’attendais. Pourtant, il est issu d’une famille encore plus récemment sédentarisée que celles des Aroumains colonisés entre 1925 et 1932 dans le sud de la Dobroudja roumaine en ce temps. L’histoire de sa famille, il nous l’a racontée au hasard d’une question que je lui avais posée à propos du l’église du monastère Sveti Joakim Ossogovski édifiée à la fin du XIXe siècle avec le concours de ses ancêtres qui figurait sur l’immense mur intérieur de l’hôtel aux côtés de la fameuse Sveti Naum. Elle a quitté la montagne Sushova (en mac. « sans eau »), située à l’est de l’actuelle République de Macédoine, au lendemain de la Seconde Guerre seulement. Avec les papiers turcs sur lesquels figuraient les privilèges dont jouissait cette famille à l’époque ottomane, donc avant 1913, ses descendants étaient en train de tenter de faire valoir leurs droits. C’est faisable, mais cela va mettre longtemps, fait-il remarquer, sous notre regard incrédule vu le nombre de propriétés que nous venions de comprendre qu’il détenait, de l’hôtellerie aux vignobles en passant par bien d’autres choses. Lors de nos entretiens à bâtons rompus pendant plusieurs heures dans le hall de l’hôtel des personnages passaient discrètement saluer notre interlocuteur. « C’est l’ancien maire de la ville », nous dit-il un brin ironique à propos de l’un d’entre eux en le présentant brièvement sans lui accorder la moindre importance. Pour ce qui est des politiques, surtout ceux de l’actuel gouvernement (de droite, nationaliste), à peu près tous nos interlocuteurs aroumains de la République de Macédoine semblent les tenir en peu d’estime, tandis que les dérives antiquisantes de l’idéologie officielle n’enthousiasme personne. Je me suis abstenu de chercher à savoir si le nom de notre hôtel a été choisi pour coller au nouveau cours de la nouvelle politique de la Macédoine indépendante ou par égard pour un personnage dont certains Aroumains se réclament à leur tour avec fierté.

Outre sa sobriété, sa simplicité et sa générosité (il soutient, entre autres, nombre de manifestations culturelles des Aroumains et héberge volontiers si besoin est ceux qui passent par Skopje), c’est la remarque suivante, formulée « en passant », un peu comme une évidence, par Sterio qui nous a frappés : « Nu ni vor » Ils ne nous aiment pas. Cette remarque, qui semble traduire un sentiment assez répandu en République de Macédoine et en général dans les Balkans à l’égard des Aroumains, m’a fait penser aux Juifs, riches ou pas, au cours de l’histoire moderne de la Roumanie.

Trois ou quatre heurs après, Nikola Paligora, une personne plus âgée, pantalons courts, très vif, fait son apparition dans le hall de l’hôtel, appelé par Sterio Nakov, qui s’éclipse après nous avoir indiqué un des serveurs qui, nous prévient-il, bien que macédonien, parle aussi l’aroumain puisqu’il vient de Kruševo (en ar. Crushova), ville fondée par les Aroumains dans laquelle leur langue reste encore assez répandue.



Avec Nikola Paligora, c’est très différent, dans un sens, dans un autre, pas vraiment. Sa famille est originaire de Malovište (en ar. Malovishta, Muluvishti, roum. Molovişte), à l’ouest du pays, près de Bitola, une bourgade cossue à l’époque ottomane, dont sont issus des générations entières de commerçants et des personnages illustres. Son épouse parle moins bien l’aroumain ; très élégante, elle a publié plusieurs romans en macédonien. Nous l’avons rencontrée le lendemain matin à la terrasse du café juxtaposant les terrains de tennis près de l’hôtel. Ils sont venus tous les deux pour partager une pita di veardzâ achetée dans un magasin réputé de la ville, tout cela parce que la veille nous avions parlé avec lui des pite que cuisine Cristina. Au moment de couper sa portion elle s’est excusée, sa main était défaillante, ce qui expliquait pourquoi elle a dû acheter la pita au lieu de la préparer elle-même.

Nikola Paligora, qui a longtemps séjourné à la City de Londres pour mener des affaires au nom de la Yougoslavie, sait très bien ce qu’il veut : il a récemment financé la restauration des fresques de l’église Sveta Petka de Malovište, édité un beau livre monographie sur cette église, et un livre-album de généalogie sur sa famille publié à Belgrade. Bien que je n’aime pas plonger dans les méandres du passé familial, je vais peut-être demander à quelqu’un de me traduire certains paragraphes puisque ma famille était apparentée à des Paligora. Après avoir liquidé leurs affaires à Sofia, les deux familles, ainsi qu’une troisième, les Ghiulamila, se sont installées à Bucarest vers 1926. Les noms des trois figurent sur les deux caveaux qu’ils ont édifiés au centre du cimetière Bellu, avant même que leurs maisons aient été achevées. Les Paligora sont nombreux tant à Bitola qu’à Malovište, comme on a pu le constater dans les cimetières de ces localités. Ils ont eu de la chance, leur nom n’a pas pu être slavisé comme Nacu devenu Nakov, ou encore le banquier et ancien Premier ministre Costa, devenu Kostov, originaire lui aussi de la région de Štip. Le point commun entre ces deux derniers, issus de familles de bergers, et Nikola Paligora, dont les prédécesseurs occupaient des positions plus prestigieuses, est d’avoir commencé leur carrière à l’époque yougoslave, ce qui explique la facilité avec laquelle ils se sont enrichi après la chute du régime communiste, plus libéral en Yougoslavie qu’ailleurs. Je me souviens de l’oncle de mon père, Mito Dunda, de Belgrade, qui, quelques années à peine après l’arrivée de Tito au pouvoir et la nationalisation notamment de son usine de chimie de Kruševac, retrouvait une belle place au ministère du Commerce extérieur alors que tant d’autres personnes, parfois plus instruites, voyaient leur carrière ruinée à cause du changement de régime. En faisant la connaissance de Nikola Paligora et surtout de Sterio Nakov, j’ai éprouvé une réelle sympathie à laquelle je ne m’attendais pas pour ce genre d’Aroumains avutsi, riches, que j’avais tendance à regarder de haut auparavant.



Brève relation d’un voyage en pays aroumain. 2


Skopje : fiction antiquisante et passé ottoman

Avec son dédale de ruelles, ses innombrables échoppes de coiffeurs et de barbiers, de cordonniers et de couturiers, de marchands de kebab et de souvenirs touristiques, sans oublier ses mosquées et ses caravansérails qui remontent aux XVe et XVIe siècles, c’est ce petit quartier, la čaršija ottomane, au cœur de la capitale macédonienne, qui donne au visiteur le sentiment que ces lieux ont conservé une vie bien à eux, différente de ce que l’on trouve ailleurs, un vrai passé, une histoire, davantage que les églises, les édifices publics et les ensembles statuaires plus pompeux les uns que les autres…


Skopje, Aleksander Palace Hotel
 

Jeudi 9 juillet. Le matin, à la réception, on nous met en mains propres de la part du « manager » (le mot « patron » tend à disparaître à l’Est) deux exemplaires d’un livre de son neveu, qui travaille à l’université, sur « La question valaque et la propagande roumaine en Macédoine entre 1860 et 1903 » *. Écrit en macédonien, il a l’air sérieux, très bien documenté, un ami m’a déjà parlé de ce jeune auteur, qui apparemment ne parle pas couramment l’aroumain. L’épouse de Sterio est d’ailleurs serbe, nous a-t-il précisé, sans s’attarder là-dessus. C’est drôle, la langue se perd en général quand un des deux conjoints n’est pas aroumain. Pourtant, je n’ai pas rencontré un/e seul/e Aroumain/e qui aille plus loin que de déplorer sur un air vaguement fataliste une telle situation. Visiblement, ils/elles gagnent en général au change, le mélange décrié par la tradition a du bon aussi.

Après le petit-déjeuner, commencent les choses sérieuses. Plusieurs coup de file croisés, avec le concours de connaissances communes vivant parfois à plusieurs centaines de kilomètres de distance, et le rendez-vous est pris pour l’après-midi avec Jana Mihailova, de la section aroumaine de la Télévision nationale macédonienne, qui avait manifesté auparavant le souhait de nous rencontrer.



Le vieux bazar

En attendant, nous faisons un tour en ville et, sans nous attarder sur l’ensemble monumental qui assure la réputation sulfureuse de la toute récente capitale balkanique, nous nous rendons dans le quartier turc, du vieux bazar, le seul à avoir survécu au tremblement de terre de 1963. Avec son dédale de ruelles, ses innombrables échoppes de coiffeurs et de barbiers, de cordonniers et de couturiers, de marchands de kebab et de souvenirs touristiques, sans oublier quelques mosquées qui remontent aux XVe et XVIe siècles, c’est ce petit quartier, la čaršija ottomane, au cœur de la ville actuelle, qui donne au visiteur le sentiment que ces lieux ont conservé une vie bien à eux, différente de ce que l’on trouve ailleurs, un vrai passé, une histoire, davantage que les églises et les édifices publics, les uns plus pompeux que les autres… Évidemment, la tentation est grande d’« oublier » cette histoire au cours de laquelle la théocratie ottomane réservait une place peu enviable aux sujets de confession chrétienne, qui constituaient la majorité de la population, mais les choses vont ainsi, et les statues à la gloire d’Alexandre, de son cheval et de ses capitaines ne sauraient changer quoi que ce soit.



Le quartier dit turc de Skopje est peuplé aujourd’hui surtout d’Albanais. Les Turcs, qui représentaient un cinquième de la « Turquie d’Europe » avant 1913, sont pour la plupart partis vers « leur » pays qu’ils avaient quitté, pour certains, plusieurs centaines d’années auparavant. Nombre de familles aroumaines, en se sédentarisant dans la région de Štip, se sont installées dans des villages qui étaient en train de se vider de leurs habitants turcs. Ces derniers semblent avoir laissé plutôt de bons souvenirs. En revanche, les rapports entre les personnes de langue maternelle albanaise et la population slavophone, macédonienne, majoritaire, sont assez tendus. Lors de notre séjour, dans les quelques brefs échanges que nous avons eus avec eux, en anglais et par signes, les habitants du quartier turc nous l’ont fait sentir. Pourtant, cela se passait moins d’un mois après les manifestations côte à côte des Macédoniens et des Albanais, poussés par l’arrogance et la bêtise dont Nikola Gruewski et son gouvernement avaient fait preuve à l’occasion des écoutes téléphoniques des membres de l’opposition et du carnage de Kumanovo le 9 mai 2015.



Je suis toujours gêné en parlant d’Albanais et de Macédoniens, ne sont-ils pas tous citoyens du même pays ? La notion de citoyenneté étant ce qu’elle est dans les Balkans on est contraint de le faire parce qu’eux-mêmes se présentent ainsi souvent et se reconnaissent entre eux comme tels.



La télévision macédonienne, vlashka redaktsia

Fin d’après-midi, commencent les entretiens devant la caméra dans le hall de l’hôtel. Cristina passe en premier, c’est Jana Mihailova qui pose les questions et j’en profite pour m’entretenir avec sa collègue, Liubica Ghiorghieva. Ce qu’elle dit m’attriste tout en me réconfortant puisqu’elle confirme mes propres intuitions. Comment se fait-il que l’État roumain persévère dans ses prétentions de protéger les « Roumains » du Sud alors qu’il a essuyé les échecs historiques que l’on sait et qu’il continue d’échouer dans ses tentatives actuelles ? se demande-t-elle en substance, en manifestant un étonnement nullement feint. Pourquoi gaspiller tant d’argent pour des résultats aussi dérisoires ? Ma réponse, peut-être trop évasive, ne la convainc qu’à moitié : « Pour l’État roumain et les nationalistes qui se bousculent pour l’orienter, c’est une question de prestige, ce n’est qu’à deux reprises qu’ils ont eu des velléités impériales, en Turquie d’Europe avant 1913 et en Transnistrie pendant la seconde guerre. Qui plus est, ce qu’ils tentent depuis la chute du communisme ne coûte pas trop cher comparé au gaspillage auquel on assiste par ailleurs. »



La dernière tentative en date de la diplomatie roumaine qu’elle me raconte est assez stupéfiante, en effet. Sur les insistances de ses émissaires et sous la promesse de soutenir la candidature d’adhésion à l’Union européenne de la République de Macédoine, les Roumains ont failli obtenir la reconnaissance par le Parlement de l’existence d’une minorité roumaine. Au dernier instant, un député de l’opposition, d’origine aroumaine, a bloqué l’opération en demandant de quels Roumains il s’agit au juste, qui s’est déclaré « roumain » aux recensements de la population. Après vérification des données officielles, très précises sur ce thème sensible en République de Macédoine, la proposition a été abandonnée, ceux-là mêmes qui l’avaient formulée étant à court d’arguments. Il s’en est fallu de peu pour que les Aroumains deviennent des Roumains en République de Macédoine !



Les autres nouvelles qu’elle me donne ne sont pas plus encourageantes. Les fantaisies concernant les « makedon-armani », venues surtout de Roumanie mais ayant des partisans en République de Macédoine aussi, occasionnent à son avis une nouvelle confusion avec les « macédo-roumains » d’antan.



En République de Macédoine, nombre d’Aroumains hésitent encore de se déclarer tels, beaucoup de jeunes quittent le pays, les requêtes pour retrouver la forme originaire des noms propres slavisés traînent en longueur…

Parmi la jeune génération macédonienne, le nationalisme est très sourcilleux vis-à-vis des Grecs mais aussi des Bulgares et même des Serbes. Je l’ai constaté moi-même à plusieurs reprises, notamment lors d’un séminaire du Courrier des Balkans à Novi Pazar, en Serbie, où étaient présents plusieurs jeunes collaborateurs macédoniens. Le contraste était net avec les Bulgares ou les Serbes également présents. Il s’agit sans doute d’une manifestation un peu exagérée, propre aux néophytes, m’a confirmé aussi Liubica Ghiorghieva. La question que je me pose est de savoir si cette manifestation passionnée, pas forcément agressive mais très vive et souvent à fleur de peau en raison d’adversités réelles ou supposées, n’étouffe pas certains Aroumains, surtout ceux issus de familles mixtes.

Skopje Alexandre le Grand


Enfin, les deux journalistes m’expliquent que les langues bulgare et macédonienne sont à tout point de vue, y compris de l’intercompréhension, plus proches entre elles que les langues roumaine et aroumaine. Les différences entre les deux premières sont plutôt de l’ordre de celles qui séparent l’aroumain en usage chez les Armãni et les Rrãmãni. Elles semblent très sûres d’elles en l’affirmant ; en tout cas, sans être linguistes, elles sont bien placées pour trancher. Rappelons, si besoin est, que les linguistes sérieux de nos jours refusent de se prononcer sur ce genre de problèmes, politiques par excellence.



Très professionnelles, ces deux journalistes aroumaines m’ont fait une forte impression et procuré une satisfaction qui m’a surpris : Nous aussi, avons nous des journalistes, dans une chaîne publique de surcroît, comme tout le monde !



L’entretien avec Cristina a eu lieu en aroumain. Pour celui qui a suivi, avec moi, les questions étaient en aroumain les réponses en français, puis traduites en off en aroumain. Avec Liubica nous avons parlé en aroumain, et, un peu plus tard, j’ai remarqué que Jana et Liubica se sont entretenues à plusieurs reprises en macédonien. Manifestement, elles n’avaient rien de secret à se dire, l’explication et tout autre et assez simple. On communique dans la langue que l’on a en commun qui correspond le mieux à la situation. Avec Cristina et en partie avec moi c’est l’aroumain que Jana partageait le mieux. Moi, avec Liubica, je n’avais pas le choix, alors j’ai fait l’effort de parler en aroumain, avec des résultats sans doute peu glorieux, mais nous nous sommes bien compris. Bien que de langue maternelle aroumaine les deux, Jana et Liubica passaient spontanément au macédonien s’agissant de choses techniques pour lesquelles il faut chercher les mots en aroumain, langue qui n’a jamais été enseignée ni vraiment standardisée. J’avais déjà remarqué ce phénomène dans d’autres occasions, en Roumanie, bien entendu, puisque les Aroumains parlent aussi le roumain, mais aussi dans un pays comme l’Albanie, lors de mes entretiens avec des interlocuteurs aroumanophones qui maîtrisaient, comme moi, l’italien.



NOTE * Nikola Minov, Vlashkoto prashnje i romanskata propaganda vo Makedonia, Skopje, 2013, 482 p. Cela étant, le titre me fait penser à la propaganda romanika dénoncée avec tant de fougue, y compris dans les situations les plus improbables, par les nationalistes en Grèce.



Brève relation d’un voyage en pays aroumain. 3


L’ethnofestival de Punikva :

rencontre avec le poète Vanghiu Dzega

Punikva Repos des danseurs de Veria


Punikva, vendredi 10, samedi 11 et dimanche 12 juillet. Très tôt, nous nous dirigeons en voiture vers Kočani, à l’est de Skopje, pour grimper sur la montagne Punikva (1500 m) où se déroule demain, samedi, la 8e session du festival « Di Sum-Chetru, tutsi tu munti  » A la Saint-Pierre, tous au sommet de la montagne !. Pour être plus précis, il faudrait dire l’ethnofestival : la promptitude avec laquelle on a adopté le mot « ethno » pour désigner les manifestations populaires que l’on appelait auparavant folkloriques ou nationales est étonnante. On dirait que les peuples, qui se présentaient comme des nations jadis n’hésitent plus à retourner au stade ethnique. Les nations seraient-elles en train d’acquérir mauvaise réputation ? Il s’agit probablement plutôt d’une affaire de mode langagière.

Au volant, en admirant le paysage, je réalise à quel point mon plaisir s’accroit au fur et à mesure que l’état des routes empire. Dans les Balkans, tels que je les connais depuis une quarantaine d’années, glisser sur une autoroute ou voie rapide, sans rencontrer d’obstacle, ne me dit pas grand-chose. Pourtant, j’ai déjà beaucoup souffert jadis en me rendant aux localités aroumaines toujours haut perchées comme Samarina, Siracu ou Voskopojë (ar. Muscopuli, gr. Moskopolis, roum. Moscopole) et on ne peut que se féliciter du fait qu’aujourd’hui elles sont plus facilement accessibles.



Arrivés à destination, pas grand-monde, mais Kira et Iani Mantsu, nos amis de Francfort qui habitent l’été la Chalcidique, sont là. Le soir, nous sommes déjà plus nombreux, les Aroumains venus d’Albanie sont de la partie aussi, on mange, on boit, on chante à tour de rôle. Le lendemain, pas mal de nouveaux participants parmi lesquels la principale attraction du festival, l’ensemble chorégraphique de Veria, un des plus réputés pour ses prestations. Suivis de près par les caméras de la télévision nationale macédonienne, les « Grecs » remportent un net succès. Décidément, les rencontres internationales aroumaines peuvent contribuer à leur façon à l’« amitié entre les peuples », comme on disait à l’époque communiste.



« Lipseashte sã ai multsi pradzi ti un ahtari spectacol » Il faut avoir beaucoup d’argent pour organiser un tel spectacle !, me chuchote, rêveur et un brin jaloux un des membres de l’ensemble macédonien « Gramoshteni » en me montrant les costumes traditionnels étincelants des « Grecs ». Bien préparés, plus nombreux que les autres, ces derniers faisaient en effet figure de professionnels de la danse et surpassaient les ensembles macédonien et albanais présents. Aroumains sont les uns et les autres, mais le pouvoir d’achat n’est pas le même de nos jours en Grèce qu’en République de Macédoine ou en Albanie. Le plus drôle est que ce même monsieur, au physique rappelant Antony Quin dans Zorba, bon danseur malgré son poids et son âge avancé, exhibait avec fierté quelques heures auparavant sa longue chemise tissée à l’ancienne en 1900, selon ses dires, à Saruna (Thessalonique), pour son grand-père. Moins fortunés et plus âgés que leurs coethniques grecs, les membres de l’ensemble macédonien parlaient tous l’aroumain. En Grèce, les coutumes et la personnalité « valaque » sont bien conservées, nettement moins la langue.



La localité où a eu lieu cette manifestation comporte plusieurs maisons assez cossues, quelques villas, deux restaurants ouverts, une station de téléférique pour les sports d’hiver. Il n’y a pas si longtemps, à la veille de la Seconde Guerre encore, à la place de tout cela il y avait quelques modestes installations (calive) des bergers aroumains qui y séjournaient avec leurs familles et leurs troupeaux de moutons entre la Saint Georges et la Saint Dimitri. C’était une parmi tant d’autres « montagnes aroumaines », celle dont parlait Sterio Nakov par exemple, « perdues » lorsque les États nations ont pris le relais des Ottomans dans les Balkans. C’est Vanghiu Dzega (nom d’état civil : Kostov), auteur de beaux recueils de poèmes, immigré aujourd’hui en Italie, revenu au pays pour se ressourcer, qui nous le raconte le lendemain de la manifestation. Il est né à Sveti Nikole, petit village de la plaine de Štip, mais sa famille venait de Punikva où son père est né. Après la Seconde Guerre mondiale, la famille fut contrainte de se sédentariser…



PS Ce n’est qu’en rédigeant ce journal que j’ai réalisé que j’avais traduit il y a presque dix ans cet auteur, ainsi que son confrère, également présent à l’événement de Punikva, Santa Djika. Je ne les connaissais pas en ce temps mais leurs poèmes avaient fait une forte impression sur moi. En voici deux, le premier est de Vanghiu Dzega, le second de Santa Djika :



Paradis empoisonné/Paradisu anfãrmãcosu



Je gravis la colline/Regarde vers le bas/La vallée est verte
/Et on entend les oiseaux

Mi-alinu pi ohtu/Anghiosu mutrescu/Valea-i veardi/Puiljilji s-avdu



Une jeune chante/En labourant le champ/Je n’arrive pas à comprendre/Si son chant/Est en aroumain/Ou en humain !

Vãrã tinirã cãntã/Lucrãndalui tu cãmpu./Nu potu s-achicãsescu/Desi cãnticlu a ljei/Easti pi armãneashti/Icã-i pi umineashti.



Elle est triste, ma vie/Quelle beauté j’abandonne !/Je me retourne encore une fois/Apercevoir de loin la maison : /La fumée sort par la cheminée /Du foyer paternel !

Shcreta-nji di banã
/Tsi mushuteatsã alasu! /Mi shutsu nica unã oarã /Di largu u vedu casa-a mea/Fumu ditu ugeacu iasi /Di la vatra-nji pãrinteascã.



Non-retour
/Avec chant envoyé/En langue étrangère. /Existence/Avec chant attendu/En langue étrangère !

Niturnaticu
/Cu cãnticu pitricutu /Pi xeanã limbã /Bãnaticu
/Cu cãnticu ashtiptatu !/ Pi xeanã limbã.



Je ne veux pas être partagé/Nu voiu s-mi-mpartã



Qu’est-ce que cette langue/un cœur/une âme/deux noms !

Tsi lai limbã! /unã inimã/ unu gianu/ dauã numi!



Une partie de mon Moi/brisée, se vend pour l’âme/par des mots.

Unã parti di a meu Io / aruptã s-vindi ti suflitu/ tu zboarã



Rendue étrangère à Moi/pourquoi la condamner ? /elle veut vivre.
Xinitã di Io/
nu u-aflu strãmbã?/ Va s-bãneadzã.

Mais l’autre partie, celle qui est restée,/ me pousse
et intime à l’étrangère :

Ma alantã mi tradzi nãinti! /Alantã, armasa,/
a xinitãljei lji-astrigã:



Pour moi tout entier/pour toi tout entière/ reste ici/pour ton vrai Moi.

Ti-ntreagã tini/ ti-ntreagã mini/ armãni aoa/ ti dealihea Io.


Et c’est toujours ainsi/je les entends chuchoter jour et nuit/se chamailler quand elles cherchent les mots/ se réconcilier en les retrouvant./ J’aime les deux, pour mon Moi tout entier/ aoumain!
Dipriunã ashi/Li-ascultu/
dzuã sh-noapti ciuciurã./ Ãn gurã s-vãryescu/
ãn cali sã strãvusescu. /Li voi doauli, /ti-ntregu Io/ Armãnescu!
Note
Ces deux poèmes ont été publiés dans l’anthologie bilingue parue à Charleroi, en Belgique, Noi, poetslji a populiloru njits=Nous, les poètes des petits peuples établie par Kira Iorgoveanu-Mantsu avec des traductions en français par Mariana Bara et moi-même, p. 188-189 et 222-223.









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