sâmbătă, 6 februarie 2016

Brève relation d’un voyage en pays aroumain : République de Macédoine, Grèce et Albanie juillet 2015 par Nicolas Trifon avec Cristina Trifon et Stamatis Beis (4-7)

Brève relation d’un voyage en pays aroumain (4)

Premierea partie a lire a l'adresse suivante http://arhiva-romanilor.blogspot.fr/2016/02/breve-relation-dun-voyage-en-pays.html
Nimpheo (Nevesca) et sa « nouvelle cuisine aroumaine »



Platamonas, lundi 13 et mardi 14 juillet. Après avoir traversé la frontière grecque, nous nous dirigeons vers Platamonas, au sud de Thessalonique, au pied du mont Olympe, récupérer Stamatis Beis. Ensemble nous retournerons en République de Macédoine, mais de l’autre côté du pays, dans la région de Bitola.

A Platamonas, et en général en bord de mer, les autochtones se perdent un peu parmi les touristes serbes, ukrainiens, macédoniens et même grecs, ces derniers étant apparemment souvent plus fortunés que les autres. On ne voit pas la crise.



Cependant, à regarder plus attentivement les arrière-boutiques, à écouter les gens qui travaillent sur place avec lesquels s’entretient Stamatis pour s’enquérir des dernières nouvelles portant sur les négociations en cours à Bruxelles on devine une certaine nervosité, bien contenue. A peine une semaine venait de s’écouler après le succès retentissant du Non au référendum au moment où nous nous y trouvions, et Tsipras faisait une nouvelle volte-face en s’alignant sur les demandes des créditeurs. Stamatis a voté To Potami, pour l’Europe. J’apprends par lui que plusieurs amis communs du Kemo, (le centre qui regroupe les chercheurs en matière de langues minoritaire), font partie de Syriza et viennent d’être promus à des postes de responsabilité, ce qui ne les empêchent d’être sur des positions proeuropéennes. Pour ma part, je ne peux pas m’empêcher de regarder les choses aussi à l’échelle des Balkans et de me dire que, si par le passé l’Union européenne a pu être une chance pour la Grèce, partiellement ratée en fin de compte, certes, il n’en ira pas de même forcément pour les autres pays de la région qui ont récemment rejoint l’Union ou veulent le faire. Autrement dit, en matière de pouvoir d’achat, s’il n’y a pas d’amélioration spectaculaire à attendre dans ces pays, l’alignement progressif par le bas de la Grèce est tout à fait envisageable.



En route vers la Macédoine, je me rappelle d’un jeu de mots que Stamatis venait de me rapporter à propos de l’éphémère Principauté du Pinde, mise en place par Alcibiade Diamandi en 1941 sous la protection des occupants italiens alors que la Grèce était envahie : Athina vomvardisheashte, Sãmãrina protevuisiashte (Athènes est bombardée, Samarina capitale !) Autrement dit, le monde à l’envers : Athènes ne pouvait pas être bombardée en raison du respect des nazis, comme des alliés, pour ses monuments, tandis que Samarina, commune du Pinde située à 1600 m d’altitude dont était originaire Diamandi ne pouvait pas être une capitale. Décidemment, le comportement des Aroumains en Grèce a été souvent tout aussi controversé que celui de leurs compatriotes. La prochaine étape de notre périple va m’apporter la confirmation d’une évidence qui mérite toujours d’être rappelée.



Mercredi 15 juillet, Nimpheo

A Nimpheo (en ar. Niveasta puis Nevesca), située à 1350 m, où nous grimpons à travers une route en serpentines dans une région très boisée, sans rencontrer d’autres hameaux ou villages, nous aurons un exemple éloquent de ce comportement contradictoire et des bonnes et surtout mauvaises surprises qui attendent ceux qui ont tendance à envisager les Aroumains comme constituant un tout. La lecture des trois plaques apposées sur l’imposante église située au centre de la commune est sur ce point instructive.

La première remonte à 1867 :

« Cette église sacrée dédiée au nom du saint père saint Nicolas, évêque de Myra en Lycie, a été construite à partir de ses fondements par Mihas Tsirlis, son épouse Zoe et par ses frères à la memoire des leurs parents et des tous ceux qui ont contribué à son édification, originaires du bourg de Nevesca, au temps de l’évêque de Kastoria Nikiphoros, en 1867. »

Les deux autres ont été posées en 2002 :

« Monument à la gloire de ceux qui sont tombés pour leur foi et leur patrie les 29 et 30 août 1945. »

La deuxième est plus explicite :
« Cette eglise sacrée dédiée à saint Nicolas a été construite pendant la foundation de Nimpheo en 1385 et reconstruite de nouveau en 1867 par Mihas Tsirlis. Elle a été brûlée par les partisans en 1947 devenant ainsi l’autel de l’holocauste de ses défenseurs. En 1951 elle a été construite par l’Association des rédacteurs (journalistes) d’Athènes sous l’initiative de Nikolaos Mertzos. Grâce à Dieu, le grand mécène Nicolaos Sossidis, homme patriote, l’a restaurée depuis ses fondements et l’a dédiée a l’aube du troisième millénaire après J.-C. à la mémoire éternelle de l’hellénisme vlachophone et à ceux qui sont tombés pour la patrie pendant la période de l’évêque de Kastoria Seraphim.

L’archévêque d’Athènes et de toute la Grèce Christodoulos l’a inaugurée le 25 août 2002. »



Président de la Société d’études macédoniennes, le journaliste Nikolaos Mertzos se présente lui-même comme vlachos dans ses contributions très engagés en matière de patriotisme hellène dans le quotidien Kathimerini *. Cependant, les travaux de restauration de la commune, de la plupart des maisons et de la voirie, sont dus aux descendants d’une autre famille issue de Nimpheo, les Boutaris, apparentée à celle de Mihas effendi Thirlis, celui qui avait financé les travaux de 1867. De retour d’Egypte où il avait fait fortune dans le cotton, en 1864, il aurait ramené dans ses bagages 60 000 pièces en or.



La réhabilitation moyennant notamment des capitaux privés provenant de la famille Boutaris de ce « village métropolitain » bâti par des artisans et des marchands fortunés aroumains aux XVIIIe et XIXe siècles constitue une réussite assez unique, si nous laissons de côté un bourg comme Metsovo (Aminciu) qui doit sa prospérité de ces vingt dernières années à l’intervention de la Fondation Tositsa. Le trajet de la famille Boutaris - arrivée à Nimpheo de Kruševo, aujourd’hui en République de Macédoine, au XIXe siècle - est bien différent : à la tête de la compagnie Boutari, située à Naussa, Yannis Boutaris est maire de la très conservatrice ville de Thessalonique depuis 2012, lorsqu’il a été élu en indépendant, avec le soutien du Pasok). Nimpheo compte aujourd’hui plusieurs luxueux établissements hôteliers, de nombreuses maisons restaurées à l’ancienne, de vraies villas, plusieurs restaurants dont un propose des plats sophistiqués issus de la « nouvelle cuisine » aroumaine, mais seulement, en tout et pour tout, une cinquantaine d’habitants toute l’année, contre 3 500 à la fin du XIXe siècle (1895).



Notre interlocutrice sur place, une dame âgée qui tenait une boutique de souvenirs plus ou moins locaux, nous a bien fait comprendre qu’elle et les autres résidents permanents se sentaient assez seuls depuis quelques années malgré l’essor spectaculaire du bourg. Nous lui avons acheté une babiole, puis une seconde, puis elle nous a donné une troisième et encore une quatrième, puis elle a baissé le prix des deux premières, tout cela pendant qu’elle nous racontait la situation à Nimpheo. A 13 heures pile elle a fermé la boutique pour aller manger chez elle. On dit que les Aroumains sont avares, peut-être, mais alors la plupart de ceux que nous avons croisés étaient de sacrées exceptions.



Sans doute, les travaux de restauration entrepris, y compris la voirie avec des ruelles pavées à l’ancienne, ont transformé une commune en voie d’extinction en un centre touristique permettant de se faire une idée du temps jadis, mais, dans l’absence d’une vie locale, y compris sur le plan culturel, pour ce qui est des chants et des danses, le résultat est quelque peu artificiel. Un mois plus tard, à Bucarest, Florentina Costa, fine connaisseuse de la Grèce, où elle se rend souvent pour chanter, notamment en compagnie de Maneka, le « barde » de la chanson aroumaine, a attiré mon attention sur le fait que, pour les toits, on a trop souvent préféré la tôle moderne aux ardoises traditionnelles (en ar. ploci). Elle devait avoir raison, en partie tout au moins, puisque Stamatis nous a montré une ou deux maisons dont le toit allongé, en tôle justement, de couleur verte, avaient été construit dans un style architectural suédois, parce que leurs propriétaires avaient fait fortune en Suède au XIXe siècle.

Autre « curiosité » de Nimpheo : certaines indications publiques étaient rédigées en aroumain, ce que l’on ne voit nulle part ailleurs en Grèce, et, de surcroît, chose exceptionnelle dans le contexte grec, en caractères latins. Le manoir du magnat Tsirlis, une des attractions touristiques de la commune, récemment restauré, a été appelé « La soare » face au soleil.


A dix-sept km se trouvait Florina, mais on ne l’a pas traversée puisque nous avons pris la direction du point de frontière, en empruntant un itinéraire très tortueux conçu vraisemblablement en sorte de dissuader le voyageur de se rendre en République de Macédoine. Ceci n’empêchait pas les locaux des deux côtés de circuler, nombre d’habitants de Florina étant slavophones. On arrive à Trnovo (900 m), au XIXe siècle encore une des communes aroumaines situées dans les alentours de Bitola, on dort à l’hôtel Sumski Feneri, un établissement très confortable et décoré avec beaucoup de goût, au pied du Parc national Pelister, adresse dénichée par Stamatis dans un guide de voyage anglais qui précisait que le patron était vlasi. Nous l’avons assez vite repéré, au fond de la salle, loin de la terrasse du restaurant très animée. Il était originaire de Malovište (ar. Malovishta, Muluvishti), et son hôtel il l’a construit au fur et à mesure à partir d’un petit restaurant acheté il y a longtemps. Lorsqu’on l’a félicité pour l’aménagement très élégant de son établissement et le confort des habitations, il s’est empressé de nous dire qu’il n’a pas eu recours à un architecte, c’est son fils qui s’est chargé des plans et de la décoration intérieure. Avec ce dernier nous n’avons pas pu nous entretenir trop longtemps, il ne parle plus l’aroumain.



NOTE

* Cf. https://balkanstory.wordpress.com/2012/03/13/propaganda-about-the-vlachs/





Brève relation d’un voyage en pays aroumain. 5


A Malovište, sur les traces des Dunda, Ciomu et autres Passima



Jeudi 16 et vendredi 17 juillet. On reprend la route dans la matinée vers Malovište (1600 m). La sortie de la route asphaltée est introuvable. Finalement on s’arrête, bien trop loin, pour demander à un policier la route. C’est compliqué à tel point qu’il a la bonne idée de demander au chauffeur d’une voiture auquel il venait de mettre une contravention de nous conduire jusqu’à la petite route qui y mène. Comme partout, tout au long du voyage d’ailleurs, les gens sont très gentils. Après tours et détours, à travers la forêt, on aperçoit des maisons : quelques-unes encore debout, la plupart en ruine, abandonnées…



On arrive au centre de la commune, un carrefour, où je me gare avec grande difficulté, en pente, sous le regard menaçant de plusieurs vaches immobilisées dans les parages. Dans les alentours, on aperçoit des chevaux, des mulets, un âne, des gens qui s’affairent avec des sacs remplis de provisions qu’ils déchargent d’un petit camion. Cociu, le mari de la tante de Cristina, vient à notre rencontre, il nous attendait là depuis un moment. Il a travaillé plusieurs années en Australie où « il ne voyait jamais la lumière du jour » (puisqu’il travaillait la nuit !), nous a-t-on raconté à Bucarest à son propos. Cociu, Gramoshli de son nom, aura été notre hôte toujours disponible et notre guide tout au long de notre séjour. Le portail de leur maison s’ouvre, en fait les maisons sont toutes fermées, ce n’est qu’une fois le portail passé qu’on se retrouve dans un jardinet, toujours très propre, comme l’intérieur des habitations d’ailleurs, au confort très spartiate, si on laisse de côté celles occupées par ceux qu’on appelle en aroumain dans la région uikendashi, c’est-à-dire ceux ne s’y rendent que pendant les vacances ou les week-ends. En règle générale, les maisons sont très serrées les unes contre les autres, les espaces sont exigus, mais en les regardant attentivement on réalise qu’autrefois, avant 1913, nombre d’entre elles étaient coquettes, avec par exemple les mêmes ornements en fer forgé que l’on utilisait à la même époque en France. Il y a peu d’espace vert, tandis que les ruelles dallées en pente n’ont visiblement pas connu de changements majeurs depuis au moins un siècle.



Et Cristina et moi, nous sommes effarouchés par le côté littéralement bouseux de Malovište (en ar. Malovishta, Muluvishti, roum. Molovişte, gr. Milovista). Le contraste avec ce que ce bourg a pu être auparavant est frappant. Le père de Cristina, qui y est né, l’a admonestée en apprenant son intention de s’y rendre et d’y passer un moment : « Nous on est partis de là, et vous vous voulez y aller ? » Dans ma famille, côté paternel, il était souvent question de Malovište mais personne ne s’y est jamais rendu à ma connaissance. Mon père, mes tentes, sont souvent allés en Yougoslavie, à Belgrade où se trouvait une partie de ma famille, et aux quatre coins de ce pays dont ils parlaient couramment la langue, jamais à Malovište. Et moi et Cristina nous commencions à leur donner raison, heureusement Stamatis se montrait, lui, plus enthousiaste.



On enregistrait tout en filmant parfois nos interlocuteurs, surtout Draga, la tante de Cristina, qui s’exprimait dans un aroumain comportant des tournures et des intonations propres au parler régional de Malovište, ces matériaux étaient précieux pour les recherches dialectologiques de Stamatis, on arpentait les ruelles, on visitait tout ce qui pouvait être visité, surtout la Sveta Petka, enfin restaurée. Au cimetière, les noms de Paligora et de Gramoshli, comme Cociu, étaient les plus répandus. Cela étant dit, c’est au cimetière de Bitola que nous découvrirons la tombe de Cociu, en marbre noir, sur lequel figuraient son nom et celui de son épouse avec l’année de naissance uniquement…



Là je me suis subitement rappelé que lors de ma précédente visite, très brève, deux heures à peine, en 1986, j’ai tenté de me renseigner à propos d’éventuels tombes de mes arrière-arrière-grands-parents, ce à quoi mes interlocuteurs du coin m’ont fait comprendre, je ne me souviens pas des mots mais des gestes, qu’il était pour le moins extravagant d’imaginer trouver encore quelque chose plus d’un siècle après… L’autre chose dont je me souviens, c’est la première question qui me fut posée par le comité d’accueil venu à ma rencontre à l’entrée du village. « Avez-vous quelque chose à revendiquer ici ? » m’a-t-on demandé de brûle-point juste après avoir décliné le nom des familles du côté paternel, les Ciomu devenus Trifon de Sofia et les Dunda de Belgrade.  Ma réponse négative les a rassurés.



En sillonnant les ruelles, lors de nos déplacements, on est tombé sur un petit groupe de personnes, dont un couple à la retraite qui vivait en Australie et passait l’été à Malovište, qui bavardaient au seuil de la porte de leur maison. De fil en aiguille, ils n’ont pas tardé à « situer » Cristina et sa famille tandis que nous, nous avons compris que ces personnes étaient au courant du détail des sommes laissées en héritage aux différents membres de sa famille vivant à Bucarest par une tante de Cristina décédée quelques années auparavant à New York. L’information circule vite parmi les Aroumains vivant aux quatre coins de la planète.


1886 : et foule arracha la barbe du métropolite grec…

Une autre fois, juste avant de monter à travers la forêt vers l’église Ayia Ana, où les habitants de Malovište et des alentours se rendent les jours de pânâyr fête, on a aperçu derrière un muret assez élevé, posée sur une maison en assez bon état, mais apparemment pas habitée, une plaque comportant l’inscription « Ecole des jeunes filles grecques de la communauté grecque orthodoxe de Milovista, 11 Janvier 1911 ». En effet, si Malovište faisait partie des rares bourgs prospères d’artisans et commerçants aroumains où une école roumaine a pu être implantée, le parti grec n’était pas moins présent et influent. Enfant, j’ai entendu à maintes reprises parler de cet épisode héroïque qui a conduit à l’ouverture de cette école parce qu’une certaine teta Constantina, que je n’ai évidemment pas connue, y aurait participé. Le récit qu’en a fait par l’ancien instituteur Guşu Papacostea-Goga dans ses mémoires correspond presque mot pour mot à l’histoire que l’on racontait autrefois dans ma famille. La voici :

« En 1886 à Malovište, les-partisans du parti roumain, devenu majoritaire, ont investi l’école communale. Accompagné des gendarmes, le métropolite grec ne tarda pas à se rendre dans ce bourg. Ils firent irruption dans le local de l’école, jetèrent par les fenêtres les livres en roumain et procédèrent à l’arrestation de l’instituteur. La foule arracha la barbe du métropolite, ce qui entraîna d’autres arrestations. Sur la route de retour vers Monastir (aujourd’hui Bitola), le convoi fut suivi par les habitants de Malovište qui voulaient protester auprès du vali. N’ayant pas obtenu gain de cause, le maire et les membres du conseil communal envoyèrent une lettre au supérieur des lazaristes et au vali pour leur faire part de leur intention de reconnaître comme chef religieux suprême le pape. Mis au courant, le métropolite s’empressa de donner son accord pour l’école communale roumaine de Malovište. »



Après avoir traduit l’inscription grecque, en parlant de choses et d’autres, Stamatis nous apprend qu’à Thessalonique comme à Athènes on peut tomber sur des rues dont le nom est odos Milovistis ou encore odos Monasteriu. Voskopojë (en gr. Moschopolis) et Kruševo sont aussi à l’honneur, sans parler des bourgs aroumains situés en zone grecque tels que Perivoli ou Metzovo (ar. Aminciu). Rien de tout cela en Roumanie, ce qui rappelle, si besoin est, la distance qui sépare ces contrés habités par les Aroumains du pays des Roumains nord-danubiens, deux mondes réunis un temps, en partie artificiellement.



Dès les premiers contacts avec Malovište et tout au long de notre séjour, je n’ai pas eu de cesse de me demander comment et de quoi vivent les gens qui habitent tout le temps dans la commune. Sur les quelque cinquante maisons qui restent debout, plus de la moitié seraient habitées toute l’année. En 1900, on comptait plus de 500 maisons dans ce bourg commerçant florissant en ce temps dont le déclin est constant depuis la disparition de la Turquie d’Europe, dernier territoire du grand marché de l’Empire ottoman dans les Balkans au cœur duquel se trouvaient un bourg comme Malovište. De nos jours, sur place, les principales activités sont l’exploitation du bois vendu à la coopérative, et le ramassage des fruits de forêt. Un salaire mensuel conséquent est ainsi assuré à ceux qui s’adonnent à ce métier, même s’ils ne peuvent travailler que de mai à novembre. Les bûcherons, qui ont en charge également le Parc national Pilister, ont chacun trois à quatre chevaux de montagne et un mulet. Avec un peu de chance, on peut ramasser 70 de kilos de myrtilles et de mûres par jour.



Décidément, une fois qu’on a quitté Malovište, on ne revient plus et ceux qui y vivent encore espèrent la quitter un jour. Pourtant, il y a des exceptions. Cociu, notre hôte, s’y trouve mieux qu’en Australie, un oncle de mon père semble y être revenu, à en juger par une fontaine érigée en 1928 qui porte son nom, Taşcu Trifon Ciomu. L’oncle de Cristina, Tache Pasima (avec un seul « s »*), y est venu à plusieurs reprises et a même réalisé le buste de Constantin Belimace, le poète « national » des Aroumains né en 1848 à Malovište, que l’on peut admirer en montant vers l’église. Et, sommes toutes, nous faisons partie des exceptions, puisque nous sommes venus et, qui sait, nous y retournerons un jour…


A Bitola, avec Hristu Paligora

Hristu Paligora, lui, il vit et travaille à quelques dizaines de kilomètres plus loin, maintient des liens constants avec sa commune d’origine où demeure encore une partie de sa famille et c’est à ses initiatives en tous genres que Malovište s’est invitée dans l’actualité ces dernières années et c’est sur la poursuite de ses efforts que repose en grande partie l’avenir de Malovište. Nous l’avons rencontré à Bitola, où il nous a baladé dans les rues de la mahala quartier aroumaine de cette ville dont on disait qu’elle comportait le plus grand nombre de pianos à queue par rapport au nombre d’habitants, on a passé en revue les consulats honoraires d’antan rouverts symboliquement de la rue principale Chirok Sokak, visité l’imposante église Saint Dimitri, bâtie grâce aux dons de riches commerçants aroumains et dont le curé nous a salué pompeusement en aroumain, visité le cimetière aroumain, seul acquis « national » hérité de la période où l’État roumain apportait une assistance culturelle aux Aroumains et poussé la promenade jusqu’au site antique d’Heraclea.



C’est à Hristu, qui est, par ailleurs, chargé de la restauration des monuments historiques à l’échelle régionale, que l’on doit l’ethnofestival annuel de Malovište, manifestation qui n’a plus été renouvelée dernièrement, faute de financement, l’édition de plusieurs brochures et cartes postales, l’organisation de plusieurs ateliers d’artisanat (sculpture sur le bois, tissage), la surveillance des travaux qui ont eu lieu à l’église Sveta Petka, dont la peinture fut restauré grâce au soutien d’un autre Paligora, celui de Skopje. Il s’est montré plutôt réservé sur l’avenir, mais pas prêt d’abandonner. Dans de telles situations, a-t-on vraiment le choix ?



NOTE

* Les approximations des fonctionnaires publics dans l’enregistrement des patronymes aroumains, surtout lorsque leurs porteurs s’installaient dans un nouveau pays, ont pu parfois contribuer à la « division » des membres d’une même famille. La transcription en caractères grecs, cyrilliques ou latins et les « adaptations » nationales du nom d’une même famille dont les descendants se sont retrouvés dans différents Etats de la région lors de l’établissement des frontières actuelles a eu des effets encore plus prononcés. Tiberius Cunia raconte, par exemple, comment ses cousins germains s’appellent Kunievsky en République de Macédoine, Kuniević en Serbie et Kunias en Grèce. (Ilie Traian, Tiberiu Cunia, un Coresi aromân, Constanţa, Roumanie, 2002, p. 208.)





Brève relation d’un voyage en pays aroumain. 6

De Voskopojë à Shipska



Samedi 18 et dimanche 19 juillet. Après une brève halte à Sveti Naum, le monastère et ses alentours qui ont causé tant de soucis au colonel Ordioni lors de l’établissement des frontières définitives entre l’Albanie et la Serbie*, on passe la frontière et on roule sans s’arrêter jusqu’à Voskopojë, via Korcë (ar. Curceaua). Une fois arrivés, on s’installe dans la maison du curé de la commune, papu Thoma Samara, contacté auparavant grâce à une connaissance commune de Gjirokaster, Spiro Poci, juste à côté de l’église Saint Nicolas, sa paroisse.



Voskopojë est située sur un plateau, ce qui permet se faire une idée assez précise du riche passé de ce lieu. On y respire, pour de bon, ce qui permet d’effacer la déprimante Malovište que nous venons de quitter. Sur un point, le nombre élevé des maisons qui ne sont pas habitées toute l’année, des similitudes existent mais l’échelle n’est pas la même : sur les quelque 200 maisons, en pierre, récemment restaurées ou construites le plus souvent selon les normes anciennes à Voskopojë, rien à voir avec celles, en bien plus mauvais état, de Malovište, 140 sont habitées toute l’année, nous explique le prêtre qui officie dans cette commune dont il est natif et qui nous héberge. Sans doute le peu d’habitants qui restent à Malovište devront attendre longtemps pour connaître l’essor touristique actuel de Voskopojë, où se sont déroulées cette année, entre autres, les festivités de l’élection de Miss Albania. C’est également à Voskopojë qu’a eu lieu une grand-messe des Aroumains des quatre coins des Balkans au mois d’août 2010.

J’arrive ici pour la troisième fois. Autant sinon plus que le site lui-même, la chose qui m’a impressionné la première fois, en août 1991, fut la sobriété de ses habitants. Elle ressortait tant du récit aussi précis que possible, sans la moindre lamentation surfaite, des temps qu’ils venaient de traverser que du refus catégorique de toute aide. En sortant de chez Dhori Falo, mon hôte qui publiera quelques années plus tard la Trayedia ali Muscopuli [la Tragédie de Voskopojë] en albanais et en aroumain, j’ai dû recourir à mille stratagèmes pour faire accepter aux kyrielles d’enfants et à leurs parents qui nous entouraient les tablettes de chocolat, les paquets de café, etc., que nous avions amenés, alors qu’auparavant, tout au long de la traversée du pays, depuis la frontière avec le Monténégro en passant par Tirana, notre voiture était littéralement prise d’assaut à chaque halte. Le deuxième séjour dans ce pays, en août 2003, je le dois au lombago de Tacu Piceava, l’éditeur de la revue Bana armãneascã, qui m’a permis d’occuper le siège resté vide du minibus qui allait nous conduire en Albanie, après la Macédoine et avant la Grèce. Je serai toujours reconnaissant à Thede Kahl, l’organisateur de cette belle excursion, un véritable « retour au pays » pour nous, et à mes compagnons de voyage : Alexandru Gica, Evantia Bozgan, Zoe Geaca, pap Santa, Marilena, les Oane, les Grasu, Stila Beca, les Calintaru un certain Cola dont je ne me souviens pas très bien sans oublier Aurica Piha et Zoe Carabas que nous avons récupérées en route.

Depuis mon premier séjour, il y a presque un quart de siècle, l’Albanie a beaucoup changé et, quoi qu’on en dise, on ne peut que s’en féliciter, ce qui ne saurait évidemment faire perdre de vue les innombrables tares de l’après-communisme.



Une virée à Shipska

Dimanche matin, nous partons à pied pour une autre localité aroumaine située à deux-trois heures de marche, Shipska. A peine partis de Voskopojë, nous croisons un drôle de personnage, très âgé, confortablement assis sur son âne chargé de bois, que nous saluons en aroumain. Il nous interpelle à son tour : « Dites-donc, vous, qu’avez-vous fait de ce pays ? Eh ben, du temps de Hodja il y avait bien un docteur au village, n’est-ce pas ? Puis, toujours sous le coup du raki (boire du raki le matin semble faire partie des traditions locales ici comme en République de Macédoine), il suggère qu’on lui donne un billet. Je l’envoie balader, mais il ne semble pas fâché de nous avoir mis à l’épreuve : E tora shi voi gionji Allez, maintenant vous aussi, les jeunes ! » Vraisemblablement, il se rendait à Voskopojë parce qu’à Shipska il n’y avait plus de médecin.



Dès notre arrivée, au village, une vieille dame tout de noir vêtue, très alerte pour son âge, ouvre le portail et avance vers nous pour nous dévisager de plus près :

« Nous ne sommes plus que 10 familles (sur 70), nos enfants sont les uns « chez le Grec », les autres en Allemagne, s-asparse hoara, le village a éclaté, les jeunes partent, comment faire ? Bref, «  ma njinti era cama ghine » avant c’était mieux, puisque elle, comme sa mère, est née à Shipska, s’y est mariée, y a travaillé, y sera enterrée.... C’était dans l’ordre des choses, Hodja ou pas. L’hiver, elle le passe en Grèce, chez un de ses fils, auprès d’une kirielle de neveux. Elle le dit, comme si c’était traverser la rue pour aller deux maisons plus loin.

Les autres personnes rencontrées, plus jeunes, semblent accepter le nouvel « ordre des choses », parce que c’est ainsi, alors qu’avant c’était un « autre ordre des choses », et on avait fait avec, aussi. Tel est le cas de ce couple, la trentaine, de condition visiblement modeste, resté sur place, exploitant ensemble une petite ferme, lui travaillant comme tant d’autres dans le ramassage du bois, elle, tout sourire, contente de s’entretenir avec nous. Très ouverts, sereins aussi, les deux m’ont rappelé l’enthousiasme manifesté par un autre habitant de Shipska, rencontré à mi-chemin entre Voskopojë et Shipska, au volant d’un vieux tacot. Un peu surpris mais pas vraiment étonné de s’entretenir avec nous en aroumain (en rrmãneashte plutôt, ici en Albanie), il s’est montré résolument optimiste en nous expliquant qu’il n’était pas encore possible ici, comme à Voskopojë, d’être hébergé sur place (familly tourism ! dit-on déjà en Albanie), mais que cela viendra bientôt, l’année prochaine peut-être. Le modèle économique Voskopojë faisait des émules à Shipska ! En attendant le boom hôtelier à venir, il nous dit de passer chez lui quand il sera de retour pour goûter son raki, et même dormir…



Sur place, on constate que l’ancien système de canalisation des ruelles dallées semble fonctionner et qu’il n’y a pas autant de ruines qu’à Malovište, tandis que les quelques nouvelles constructions s’alignent en partie tout au moins sur les anciennes.



Moment fort du périple, l’arrivée au shopat, que l’on appelle ici fontana source d’eau, fontaine. L’eau y est aussi fraiche l’été que l’hiver, même température, on s’y désaltère en écoutant la musique de l’eau qui jaillit de trois robinets à la tête de lion en fer forgé. Le shopat est un motif récurrent dans la chanson traditionnelle aroumaine. C’est de shopat qu’il est question aussi dans la chanson interprétée par Cristian Ionescu, qui fut, à ma connaissance, la première chanson moderne ou plutôt modernisée aroumaine à succès en Roumanie, un véritable tube à la radio dans les années 2000 :

La mushatã armãnã/La shopatlu din vale/Totna cându nedzi/Inji badzi miraki mari…

Ma belle aroumain/Chaque fois que tu te rends/A la fontaine de la vallée/Tu me rends heureux.**



Puis on visite l’église Ayu Yorghi. Construite avant celles de Muscopuli, les gens ici disent plutôt Vuscopuli, nous annonce la dame venue nous ouvrir accompagnée de sa petite-fille. Cette église, peut-on lire sur la plaque accolée au mur extérieur du bâtiment, a reçu un prix prestigieux décerné par Europa Nostra pour la qualité de la restauration dont elle a fait l’objet il y a quelques années avec le concours de la fondation de Yiannis (neveu d’Evanghelos, le ministre d’Affaires étrangères) Averof de Metsovo. L’originalité de son architecture a dû y contribuer aussi. Les fresques sont très belles, des couleurs gaies, des formes simples, suggestives, une certaine spontanéité inattendue pour ce genre de lieu de culte dans la zone où nous nous trouvons. Le cimetière, aux alentours, réunit des tombeaux en marbre blanc, récents pour la plupart, fort élégants, avec des noms et prénoms aroumains assez typiques. Je fais remarquer à Stamatis que les noms aroumains n’ont pas été slavisés (en ov) ni grécisés (en s). L’explication est toute simple, m’explique-t-il, la forme des noms en albanais est la même qu’en aroumain.

La dame, âgée peut-être d’un peu plus de 50 ans, nous raconte qu’elle a vécu une dizaine d’années à Selanik (la forme albanaise est utilisée souvent par nos interlocuteurs, qui n’ignorent pas pour autant, quand on leur demande, la forme aroumaine, dérivée du latin, pour Thessalonique, « Sãruna »). Pourtant, pendant tout ce temps, elle n’a pas appris le grec, puisqu’elle a évolué parmi des Aroumains. Elle n’a pas le profil « paysan », bien au contraire, et se contente de constater ce fait. Les réseaux sociaux aroumains en Grèce sont assez forts pour favoriser de telles situations, conclut Stamatis.



Les formules de politesse échangées avec les gens tout au long de la traversée du village rappellent celles, quasi rituelles, que l’on entend souvent dans les capitales de l’Europe occidentale dans la bouche des travailleurs immigrés s’adressant à des proches originaires des mêmes régions de l’Afrique subsaharienne. A vrai dire, c’est la première fois que j’ai réalisé le plaisir que ce genre d’échange peut procurer. Jusqu’ici je prenais ce genre de babillage pour futile sinon débile. Comme dans le cas des immigrés susnommés, les échanges de formules de politesse avaient lieu sur des positions d’égalité. A chaque nouvelle rencontre, Cristina déclinait nos profils : elle, aroumaine par la mère et le père (ce dernier a quitté Malovište à 7 ans pour Thessalonique avant de venir à Bucarest), moi, par le père, originaire lui aussi de Malovište, nés à Bucarest les deux mais installés à Paris. Originaire de Larissa, travaillant à Athènes, Stamatis avait, lui une grand-mère aroumaine, prénommée Canavara, de Krania (ar. La Cornu), en Grèce. Notre situation ne devait pas paraître très originale à nos interlocuteurs puisque leurs enfants ou petits-enfants qui s’étaient établis ailleurs conservaient avec eux un rapport somme toute similaire à celui que nous pouvions entretenir avec notre lieu de naissance, celui de nos parents, etc. Certes, chez eux le phénomène était plus récent puisque l’Albanie de l’après-guerre a été complètement fermée vis-à-vis du monde extérieur jusqu’à 1990. A deux reprises, à la question de leurs relations avec ceux partis travailler à l’étranger, s’ils revenaient les voir, on nous a rétorquée : « Oui, ils viennent nous voir, en vacances, comme vous, quoi. »

Le moins que l’on puisse dire est qu’au cours des entretiens que nous avons eu lors de notre séjour à Shipska la curiosité était réciproque et, je pense, le plaisir partagé. A un moment donné, et l’image a fortement impressionné Cristina, lorsque nous bavardions avec des paysans qui creusaient un puits, nous avons remarqué, à une bonne centaine de mètres, un jeune homme, en compagnie apparement de plusieurs membres de sa famille, qui nous observait à travers une longue-vue.



NOTES







Brève relation d’un voyage en pays aroumain. 7

Retour à Voskopojë


La situation en Albanie n’est pas facile pour les Aroumains. Dès lors que l’on met l’accent sur leur parenté avec les Grecs ou avec les Roumains, ils cessent de faire figure d’autochtones ce qui, sur place, est plutôt un handicap, un handicap relatif cependant puisque parfois compensé par les largesses tant des Grecs, en matière de permis de travail, que des Roumains, quand il s’agit notamment des bourses d’études.



Dimanche 19 juillet. Sur le chemin de retour, à l’approche de Voskopojë, juste après le pont qui date de l’époque ottomane, on demande la route à des ouvriers albanophones qui travaillaient la pierre, selon des techniques traditionnelles, sous un soleil de plomb, dans les chantiers de construction de nouvelles maisons destinées aux Albanais aroumanophones ou albanophones, originaires de la région ou d’ailleurs qui ont fait fortune depuis la chute du régime Hodja, contrairement aux personnes que nous venons de rencontrer lors de notre périple à Shipska. Je suis d’autant plus agréablement surpris par ces maisons qui s’intègrent bien dans le paysage et rappellent l’habitat traditionnel de cette commune que lors du précédent bref séjour à Voskopojë, en 2001, j’avais été choqué par plusieurs bâtiments d’un kitch parfait. L’urbanisme actuel, m’a-t-on dit, remonte à une date plus récente. Apparemment, en matière d’urbanisme, des efforts ont été faits et les permis de construction ont été accordés en fonction d’un plan général.



A peine arrivés à Voskopojë, nous avons été conviés à une petite collation servie dans le jardin de nos logeurs. La tourte préparée sur le champ, le fromage, tout était très bon, certains parmi les invités, des jeunes de surcroit, ce qui était surprenant, accompagnaient la collation d’un petit verre de raki. Parmi le convives, le fils du prêtre et sa fiancée, un cousin avec sa femme et ses deux enfants. Le premier avait fini la faculté de théologie à Athènes, et travaille dans une banque à Tirana, le second au service financier de l’archevêché orthodoxe albanais. Selon plusieurs sources, mais il n’y a pas unanimité, l’actuel archevêque de Tirana, Durres et de toute l’Albanie, Anastasios, serait plus « progressiste » que les autres hauts prélats grecs. Début février, Alexis Tsipras lui aurait même proposé le poste, plutôt honorifique, de président de la République grecque. Lors des discussions à bâtons rompus qui se déroulent en alternance en aroumain et en grec, les deux se montrent très ouverts, modernes, sans aucun complexe. A un moment donné, l’un d’entre eux m’a demandé, moi, puisque j’ai été présenté comme auteur de deux livres sur les Aroumains, comment résumer, en deux mots, « la question ». J’ai répondu aussi simplement que possible que les Aroumains sont aroumains et grecs en Grèce, aroumains et roumains en Roumanie, aroumains et albanais en Albanie, d’une part, et, d’autre part, autochtones en Grèce, Macédoine et Albanie, mais pas en Roumanie… Au cours du dernier millénaire, la langue a connu une longue évolution en parallèle, chez les futurs Roumains et Aroumains, sans qu’il y ait contact entre les deux. Le jeune Samara a même manifesté le souhait de faire un doctorat sur ce thème tout en exprimant ses craintes à propos des propagandes nationalistes qui ont cours dans les Balkans. Je lui ai conseillé de chercher à le faire via les instances européennes ou en choisissant des professeurs balkaniques neutres, sans rapport particulier avec le monde aroumain. Tout cela lors de la discussion que nous avons eu en aroumain.



Un peu plus tard, Stamatis m’a raconté comment il lui avait dit les mêmes choses en grec. S’agissant des Aroumains, de leurs « origines » et identité les convergences sont suffisamment rares pour que l’on éprouve un grand soulagement quand le cas se présente ! Leur situation en Albanie n’est pas facile. Dès lors que l’on met l’accent sur leur parenté avec les Grecs ou avec les Roumains, ils cessent de faire figure d’autochtones ce qui, sur place, est plutôt un handicap, un handicap relatif cependant puisque parfois compensé par les largesses tant des Grecs, en matière de permis de travail, que des Roumains, quand il s’agit notamment des bourses d’études.



En écrivant ces lignes, je n’ai pas pu m’empêcher de faire un lien avec le livre de Weigand* qui vient d’être traduit en roumain et surtout avec mon embarras devant une remarque de Kira : « Il ne s’agit, somme toute, que d’un journal de voyage, pourquoi lui accorder une telle importance ? » A vrai dire, ce que je suis en train d’écrire s’apparente aussi à un journal de voyage, ce qui est nouveau en ce qui me concerne. Certes, les journaux de voyages du XIXe siècle-début du XXe m’ont permis d’apprendre et de comprendre beaucoup de choses sur les Aroumains mais de nos jours est-ce que cela a encore un sens ? Je n’en suis pas certain et si je me laisse aller à un tel exercice c’est parce que les moments passés dans la compagnie de mes « coethniques » m’ont procuré un réel plaisir et m’ont permis de trouver un début de réponse à plusieurs questions que je me pose depuis longtemps. Il y a eu, par exemple, au cours de ces entretiens un moment de grâce pour moi. Il s’agit de l’échange de Cristina avec une grand-mère très âgée, toute frêle, droite comme un i, tout de noir vêtue, encore plus typée que les vielles siciliennes ou grecques les plus typées que l’on puisse imaginer. Le voici en aroumain : « Maie, di iu hi tine, iu erai fapta ? » D’où es-tu grand-mère, où es-tu née grand-mère ? lui demanda Cristina, ce à quoi elle semblait ne pas savoir quoi répondre. « Di care hoara hi tine ? » De quel village ou bourg es-tu ? « Em, ymnamu di auoa nclo, care shtie, cu oile… » D’ici, de là, je ne sais plus très bien, tu sais, avec les moutons…. En effet, pour ce qui est de sa génération, beaucoup d’Aroumains étaient encore semi-nomades, alors l’importance du lieu de naissance était toute relative vu les grands déplacements à la recherche du meilleur pâturage. Et il en sera de même pour bien des artisans, commerçants, professions libérales et intellectuels aroumains jusqu’à nos jours. Mon intérêt pour les Aroumains, indépendamment même des mes ascendances aroumaines, est dû, me semble-t-il, à la passion que j’ai voué à la mobilité, au peu d’importance que j’ai accordé aux préoccupations concernant le rapport à la terre, à la stabilité, à l’enracinement qui caractérisaient ceux de ma génération dans un pays comme la Roumanie.



Dire la messe en aroumain, voici une revendication rituellement avancée depuis plus de deux décennies par les associations militant pour la revitalisation du monde aroumain dans les Balkans. Les autorités ecclésiastiques des différents États concernés se sont bien gardées de donner suite à cette demande, mais dans les faits, cela est devenu possible au cas par cas lorsqu’il y a bonne volonté localement. Vue de Voskopojë, la situation m’est apparue comme autrement alarmante. « Nous n’avons pas de livre sérieux permettant de dire en aroumain la messe lors des mariages, des baptêmes, des enterrements, on le fait comme on peut, selon ce que chacun sait », m’explique le papu Samara, on me montrant un livre de prières édité à Paris dans les années 1980 dans un roumain aroumanisé difficilement compréhensible pour un aroumanophone. Et pourtant, lors de notre dernière soirée à Voskopojë, nous avons eu droit à un véritable mariage aroumain, plein de monde, certains venus de Grèce, la plupart de Voskopojë même. La messe était dite en albanais et en aroumain, les jeunes mariés étaient venus d’Athènes, où ils travaillaient, la cérémonie ayant commencé immédiatement après leur arrivée en voiture.



Epilogue :

à Pefkohori, j’ai même rencontré des Aroumains heureux !


Sur le chemin du retour, en Grèce, nous faisons escale à Pefkohori chez les Mantsu, avec lesquels nous étions à Punikva, pour nous relaxer, enfin, après les innombrables allers-retours au carrefour des trois pays traversés, avant de prendre le chemin de retour vers Bucarest. La Chalcidique est de plus en plus bétonnée, mais la mer tout aussi belle qu’il y a vingt ans quand je suis passé par ici. Dans le village ou nous séjournons, il reste encore un minuscule quartier ancien, très animé, dans la belle tradition grecque. Lorsque Kira, notre hôte, nous fait visiter les alentours, nous sommes littéralement épatés : elle vit à Francfort, les gens qui ont construit l’immeuble où elle habite en été, que nous croisons, sont des Albanais aroumains de Korcë qui travaillent depuis un bon moment dans la région, et ont fini par s’y installer, à la plage, nos voisins sont un couple de Grecs aroumains dont le mari travaille à la mairie, le soir, en nous promenant, nous tombons sur plusieurs membres d’une famille toujours aroumaine qui vit à Paris le reste de l’année. Et oui, on entend des gens parler l’aroumain dans ce coin perdu de la Chalcidique. Tout cela dans une atmosphère de détente, sans suspicion ni tension. Les retrouvailles dans ce genre, qui signifient une nouvelle recomposition des circuits aroumains là on ne s’y attendait plus, procurent plus de plaisir et rassurent davantage que les petites avancées en matière de sanctuarisation des lieux d’origine qui nous tirent vers un passé prestigieux peut-être, commun certes, mais révolu et nous empêchent de vivre le pays aroumain là où nous nous trouvons, tels que nous sommes aujourd’hui.


Décidément, à Pefkohori, loin du pays aroumain, j’ai même rencontré des Aroumains heureux !















Brève relation d’un voyage en pays aroumain : République de Macédoine, Grèce et Albanie juillet 2015 par Nicolas Trifon avec Cristina Trifon et Stamatis Beis (1-3)




Brève relation d’un voyage en pays aroumain (1)

« Nu ni vor » (Ils ne nous aiment pas)



Mercredi 8 juillet. Départ le matin de Bucarest, arrivée en milieu d’après-midi à Skopje, parcouru à peu près la distance, un peu plus de 500 km, qui sépare limites méridionales de la Roumanie des « frontières » septentrionales du « pays aroumain » qui se trouve à cheval entre quatre États : la République de Macédoine, l’Albanie, la Grèce et la Bulgarie. 
 

Enfin trouvé l’hôtel recherché, un 5 étoiles baptisé Aleksandar Palace joliment situé sur les bords du Vardar, en dehors de la ville. Moins kitch que prévu, aucun membre de l’illustre dynastie macédonienne en vue. De Belgrade, notre amie Lila Cona, la traductrice de mon livre en serbe, a annoncé notre arrivée, en sorte que le propriétaire de l’établissement est venu à notre rencontre et en moins d’une heure nous voilà installés dans une suite. Suivent plusieurs vraies surprises. D’abord, Cristina parle l’aroumain avec un naturel qui me fait une grosse impression. Cette langue sera pratiquement celle dans laquelle nous communiquerons le plus tout au long de notre périple, la seule que nous ayons eu en commun avec la plupart de nos interlocuteurs. Sterio Nakov, notre hôte, la parle avec un plaisir non dissimulé, c’est sa langue maternelle. Il n’a pas du tout le profil nouveau riche un peu lourdingue des Aroumains fraichement enrichis de Roumanie auquel je m’attendais. Pourtant, il est issu d’une famille encore plus récemment sédentarisée que celles des Aroumains colonisés entre 1925 et 1932 dans le sud de la Dobroudja roumaine en ce temps. L’histoire de sa famille, il nous l’a racontée au hasard d’une question que je lui avais posée à propos du l’église du monastère Sveti Joakim Ossogovski édifiée à la fin du XIXe siècle avec le concours de ses ancêtres qui figurait sur l’immense mur intérieur de l’hôtel aux côtés de la fameuse Sveti Naum. Elle a quitté la montagne Sushova (en mac. « sans eau »), située à l’est de l’actuelle République de Macédoine, au lendemain de la Seconde Guerre seulement. Avec les papiers turcs sur lesquels figuraient les privilèges dont jouissait cette famille à l’époque ottomane, donc avant 1913, ses descendants étaient en train de tenter de faire valoir leurs droits. C’est faisable, mais cela va mettre longtemps, fait-il remarquer, sous notre regard incrédule vu le nombre de propriétés que nous venions de comprendre qu’il détenait, de l’hôtellerie aux vignobles en passant par bien d’autres choses. Lors de nos entretiens à bâtons rompus pendant plusieurs heures dans le hall de l’hôtel des personnages passaient discrètement saluer notre interlocuteur. « C’est l’ancien maire de la ville », nous dit-il un brin ironique à propos de l’un d’entre eux en le présentant brièvement sans lui accorder la moindre importance. Pour ce qui est des politiques, surtout ceux de l’actuel gouvernement (de droite, nationaliste), à peu près tous nos interlocuteurs aroumains de la République de Macédoine semblent les tenir en peu d’estime, tandis que les dérives antiquisantes de l’idéologie officielle n’enthousiasme personne. Je me suis abstenu de chercher à savoir si le nom de notre hôtel a été choisi pour coller au nouveau cours de la nouvelle politique de la Macédoine indépendante ou par égard pour un personnage dont certains Aroumains se réclament à leur tour avec fierté.

Outre sa sobriété, sa simplicité et sa générosité (il soutient, entre autres, nombre de manifestations culturelles des Aroumains et héberge volontiers si besoin est ceux qui passent par Skopje), c’est la remarque suivante, formulée « en passant », un peu comme une évidence, par Sterio qui nous a frappés : « Nu ni vor » Ils ne nous aiment pas. Cette remarque, qui semble traduire un sentiment assez répandu en République de Macédoine et en général dans les Balkans à l’égard des Aroumains, m’a fait penser aux Juifs, riches ou pas, au cours de l’histoire moderne de la Roumanie.

Trois ou quatre heurs après, Nikola Paligora, une personne plus âgée, pantalons courts, très vif, fait son apparition dans le hall de l’hôtel, appelé par Sterio Nakov, qui s’éclipse après nous avoir indiqué un des serveurs qui, nous prévient-il, bien que macédonien, parle aussi l’aroumain puisqu’il vient de Kruševo (en ar. Crushova), ville fondée par les Aroumains dans laquelle leur langue reste encore assez répandue.



Avec Nikola Paligora, c’est très différent, dans un sens, dans un autre, pas vraiment. Sa famille est originaire de Malovište (en ar. Malovishta, Muluvishti, roum. Molovişte), à l’ouest du pays, près de Bitola, une bourgade cossue à l’époque ottomane, dont sont issus des générations entières de commerçants et des personnages illustres. Son épouse parle moins bien l’aroumain ; très élégante, elle a publié plusieurs romans en macédonien. Nous l’avons rencontrée le lendemain matin à la terrasse du café juxtaposant les terrains de tennis près de l’hôtel. Ils sont venus tous les deux pour partager une pita di veardzâ achetée dans un magasin réputé de la ville, tout cela parce que la veille nous avions parlé avec lui des pite que cuisine Cristina. Au moment de couper sa portion elle s’est excusée, sa main était défaillante, ce qui expliquait pourquoi elle a dû acheter la pita au lieu de la préparer elle-même.

Nikola Paligora, qui a longtemps séjourné à la City de Londres pour mener des affaires au nom de la Yougoslavie, sait très bien ce qu’il veut : il a récemment financé la restauration des fresques de l’église Sveta Petka de Malovište, édité un beau livre monographie sur cette église, et un livre-album de généalogie sur sa famille publié à Belgrade. Bien que je n’aime pas plonger dans les méandres du passé familial, je vais peut-être demander à quelqu’un de me traduire certains paragraphes puisque ma famille était apparentée à des Paligora. Après avoir liquidé leurs affaires à Sofia, les deux familles, ainsi qu’une troisième, les Ghiulamila, se sont installées à Bucarest vers 1926. Les noms des trois figurent sur les deux caveaux qu’ils ont édifiés au centre du cimetière Bellu, avant même que leurs maisons aient été achevées. Les Paligora sont nombreux tant à Bitola qu’à Malovište, comme on a pu le constater dans les cimetières de ces localités. Ils ont eu de la chance, leur nom n’a pas pu être slavisé comme Nacu devenu Nakov, ou encore le banquier et ancien Premier ministre Costa, devenu Kostov, originaire lui aussi de la région de Štip. Le point commun entre ces deux derniers, issus de familles de bergers, et Nikola Paligora, dont les prédécesseurs occupaient des positions plus prestigieuses, est d’avoir commencé leur carrière à l’époque yougoslave, ce qui explique la facilité avec laquelle ils se sont enrichi après la chute du régime communiste, plus libéral en Yougoslavie qu’ailleurs. Je me souviens de l’oncle de mon père, Mito Dunda, de Belgrade, qui, quelques années à peine après l’arrivée de Tito au pouvoir et la nationalisation notamment de son usine de chimie de Kruševac, retrouvait une belle place au ministère du Commerce extérieur alors que tant d’autres personnes, parfois plus instruites, voyaient leur carrière ruinée à cause du changement de régime. En faisant la connaissance de Nikola Paligora et surtout de Sterio Nakov, j’ai éprouvé une réelle sympathie à laquelle je ne m’attendais pas pour ce genre d’Aroumains avutsi, riches, que j’avais tendance à regarder de haut auparavant.



Brève relation d’un voyage en pays aroumain. 2


Skopje : fiction antiquisante et passé ottoman

Avec son dédale de ruelles, ses innombrables échoppes de coiffeurs et de barbiers, de cordonniers et de couturiers, de marchands de kebab et de souvenirs touristiques, sans oublier ses mosquées et ses caravansérails qui remontent aux XVe et XVIe siècles, c’est ce petit quartier, la čaršija ottomane, au cœur de la capitale macédonienne, qui donne au visiteur le sentiment que ces lieux ont conservé une vie bien à eux, différente de ce que l’on trouve ailleurs, un vrai passé, une histoire, davantage que les églises, les édifices publics et les ensembles statuaires plus pompeux les uns que les autres…


Skopje, Aleksander Palace Hotel
 

Jeudi 9 juillet. Le matin, à la réception, on nous met en mains propres de la part du « manager » (le mot « patron » tend à disparaître à l’Est) deux exemplaires d’un livre de son neveu, qui travaille à l’université, sur « La question valaque et la propagande roumaine en Macédoine entre 1860 et 1903 » *. Écrit en macédonien, il a l’air sérieux, très bien documenté, un ami m’a déjà parlé de ce jeune auteur, qui apparemment ne parle pas couramment l’aroumain. L’épouse de Sterio est d’ailleurs serbe, nous a-t-il précisé, sans s’attarder là-dessus. C’est drôle, la langue se perd en général quand un des deux conjoints n’est pas aroumain. Pourtant, je n’ai pas rencontré un/e seul/e Aroumain/e qui aille plus loin que de déplorer sur un air vaguement fataliste une telle situation. Visiblement, ils/elles gagnent en général au change, le mélange décrié par la tradition a du bon aussi.

Après le petit-déjeuner, commencent les choses sérieuses. Plusieurs coup de file croisés, avec le concours de connaissances communes vivant parfois à plusieurs centaines de kilomètres de distance, et le rendez-vous est pris pour l’après-midi avec Jana Mihailova, de la section aroumaine de la Télévision nationale macédonienne, qui avait manifesté auparavant le souhait de nous rencontrer.



Le vieux bazar

En attendant, nous faisons un tour en ville et, sans nous attarder sur l’ensemble monumental qui assure la réputation sulfureuse de la toute récente capitale balkanique, nous nous rendons dans le quartier turc, du vieux bazar, le seul à avoir survécu au tremblement de terre de 1963. Avec son dédale de ruelles, ses innombrables échoppes de coiffeurs et de barbiers, de cordonniers et de couturiers, de marchands de kebab et de souvenirs touristiques, sans oublier quelques mosquées qui remontent aux XVe et XVIe siècles, c’est ce petit quartier, la čaršija ottomane, au cœur de la ville actuelle, qui donne au visiteur le sentiment que ces lieux ont conservé une vie bien à eux, différente de ce que l’on trouve ailleurs, un vrai passé, une histoire, davantage que les églises et les édifices publics, les uns plus pompeux que les autres… Évidemment, la tentation est grande d’« oublier » cette histoire au cours de laquelle la théocratie ottomane réservait une place peu enviable aux sujets de confession chrétienne, qui constituaient la majorité de la population, mais les choses vont ainsi, et les statues à la gloire d’Alexandre, de son cheval et de ses capitaines ne sauraient changer quoi que ce soit.



Le quartier dit turc de Skopje est peuplé aujourd’hui surtout d’Albanais. Les Turcs, qui représentaient un cinquième de la « Turquie d’Europe » avant 1913, sont pour la plupart partis vers « leur » pays qu’ils avaient quitté, pour certains, plusieurs centaines d’années auparavant. Nombre de familles aroumaines, en se sédentarisant dans la région de Štip, se sont installées dans des villages qui étaient en train de se vider de leurs habitants turcs. Ces derniers semblent avoir laissé plutôt de bons souvenirs. En revanche, les rapports entre les personnes de langue maternelle albanaise et la population slavophone, macédonienne, majoritaire, sont assez tendus. Lors de notre séjour, dans les quelques brefs échanges que nous avons eus avec eux, en anglais et par signes, les habitants du quartier turc nous l’ont fait sentir. Pourtant, cela se passait moins d’un mois après les manifestations côte à côte des Macédoniens et des Albanais, poussés par l’arrogance et la bêtise dont Nikola Gruewski et son gouvernement avaient fait preuve à l’occasion des écoutes téléphoniques des membres de l’opposition et du carnage de Kumanovo le 9 mai 2015.



Je suis toujours gêné en parlant d’Albanais et de Macédoniens, ne sont-ils pas tous citoyens du même pays ? La notion de citoyenneté étant ce qu’elle est dans les Balkans on est contraint de le faire parce qu’eux-mêmes se présentent ainsi souvent et se reconnaissent entre eux comme tels.



La télévision macédonienne, vlashka redaktsia

Fin d’après-midi, commencent les entretiens devant la caméra dans le hall de l’hôtel. Cristina passe en premier, c’est Jana Mihailova qui pose les questions et j’en profite pour m’entretenir avec sa collègue, Liubica Ghiorghieva. Ce qu’elle dit m’attriste tout en me réconfortant puisqu’elle confirme mes propres intuitions. Comment se fait-il que l’État roumain persévère dans ses prétentions de protéger les « Roumains » du Sud alors qu’il a essuyé les échecs historiques que l’on sait et qu’il continue d’échouer dans ses tentatives actuelles ? se demande-t-elle en substance, en manifestant un étonnement nullement feint. Pourquoi gaspiller tant d’argent pour des résultats aussi dérisoires ? Ma réponse, peut-être trop évasive, ne la convainc qu’à moitié : « Pour l’État roumain et les nationalistes qui se bousculent pour l’orienter, c’est une question de prestige, ce n’est qu’à deux reprises qu’ils ont eu des velléités impériales, en Turquie d’Europe avant 1913 et en Transnistrie pendant la seconde guerre. Qui plus est, ce qu’ils tentent depuis la chute du communisme ne coûte pas trop cher comparé au gaspillage auquel on assiste par ailleurs. »



La dernière tentative en date de la diplomatie roumaine qu’elle me raconte est assez stupéfiante, en effet. Sur les insistances de ses émissaires et sous la promesse de soutenir la candidature d’adhésion à l’Union européenne de la République de Macédoine, les Roumains ont failli obtenir la reconnaissance par le Parlement de l’existence d’une minorité roumaine. Au dernier instant, un député de l’opposition, d’origine aroumaine, a bloqué l’opération en demandant de quels Roumains il s’agit au juste, qui s’est déclaré « roumain » aux recensements de la population. Après vérification des données officielles, très précises sur ce thème sensible en République de Macédoine, la proposition a été abandonnée, ceux-là mêmes qui l’avaient formulée étant à court d’arguments. Il s’en est fallu de peu pour que les Aroumains deviennent des Roumains en République de Macédoine !



Les autres nouvelles qu’elle me donne ne sont pas plus encourageantes. Les fantaisies concernant les « makedon-armani », venues surtout de Roumanie mais ayant des partisans en République de Macédoine aussi, occasionnent à son avis une nouvelle confusion avec les « macédo-roumains » d’antan.



En République de Macédoine, nombre d’Aroumains hésitent encore de se déclarer tels, beaucoup de jeunes quittent le pays, les requêtes pour retrouver la forme originaire des noms propres slavisés traînent en longueur…

Parmi la jeune génération macédonienne, le nationalisme est très sourcilleux vis-à-vis des Grecs mais aussi des Bulgares et même des Serbes. Je l’ai constaté moi-même à plusieurs reprises, notamment lors d’un séminaire du Courrier des Balkans à Novi Pazar, en Serbie, où étaient présents plusieurs jeunes collaborateurs macédoniens. Le contraste était net avec les Bulgares ou les Serbes également présents. Il s’agit sans doute d’une manifestation un peu exagérée, propre aux néophytes, m’a confirmé aussi Liubica Ghiorghieva. La question que je me pose est de savoir si cette manifestation passionnée, pas forcément agressive mais très vive et souvent à fleur de peau en raison d’adversités réelles ou supposées, n’étouffe pas certains Aroumains, surtout ceux issus de familles mixtes.

Skopje Alexandre le Grand


Enfin, les deux journalistes m’expliquent que les langues bulgare et macédonienne sont à tout point de vue, y compris de l’intercompréhension, plus proches entre elles que les langues roumaine et aroumaine. Les différences entre les deux premières sont plutôt de l’ordre de celles qui séparent l’aroumain en usage chez les Armãni et les Rrãmãni. Elles semblent très sûres d’elles en l’affirmant ; en tout cas, sans être linguistes, elles sont bien placées pour trancher. Rappelons, si besoin est, que les linguistes sérieux de nos jours refusent de se prononcer sur ce genre de problèmes, politiques par excellence.



Très professionnelles, ces deux journalistes aroumaines m’ont fait une forte impression et procuré une satisfaction qui m’a surpris : Nous aussi, avons nous des journalistes, dans une chaîne publique de surcroît, comme tout le monde !



L’entretien avec Cristina a eu lieu en aroumain. Pour celui qui a suivi, avec moi, les questions étaient en aroumain les réponses en français, puis traduites en off en aroumain. Avec Liubica nous avons parlé en aroumain, et, un peu plus tard, j’ai remarqué que Jana et Liubica se sont entretenues à plusieurs reprises en macédonien. Manifestement, elles n’avaient rien de secret à se dire, l’explication et tout autre et assez simple. On communique dans la langue que l’on a en commun qui correspond le mieux à la situation. Avec Cristina et en partie avec moi c’est l’aroumain que Jana partageait le mieux. Moi, avec Liubica, je n’avais pas le choix, alors j’ai fait l’effort de parler en aroumain, avec des résultats sans doute peu glorieux, mais nous nous sommes bien compris. Bien que de langue maternelle aroumaine les deux, Jana et Liubica passaient spontanément au macédonien s’agissant de choses techniques pour lesquelles il faut chercher les mots en aroumain, langue qui n’a jamais été enseignée ni vraiment standardisée. J’avais déjà remarqué ce phénomène dans d’autres occasions, en Roumanie, bien entendu, puisque les Aroumains parlent aussi le roumain, mais aussi dans un pays comme l’Albanie, lors de mes entretiens avec des interlocuteurs aroumanophones qui maîtrisaient, comme moi, l’italien.



NOTE * Nikola Minov, Vlashkoto prashnje i romanskata propaganda vo Makedonia, Skopje, 2013, 482 p. Cela étant, le titre me fait penser à la propaganda romanika dénoncée avec tant de fougue, y compris dans les situations les plus improbables, par les nationalistes en Grèce.



Brève relation d’un voyage en pays aroumain. 3


L’ethnofestival de Punikva :

rencontre avec le poète Vanghiu Dzega

Punikva Repos des danseurs de Veria


Punikva, vendredi 10, samedi 11 et dimanche 12 juillet. Très tôt, nous nous dirigeons en voiture vers Kočani, à l’est de Skopje, pour grimper sur la montagne Punikva (1500 m) où se déroule demain, samedi, la 8e session du festival « Di Sum-Chetru, tutsi tu munti  » A la Saint-Pierre, tous au sommet de la montagne !. Pour être plus précis, il faudrait dire l’ethnofestival : la promptitude avec laquelle on a adopté le mot « ethno » pour désigner les manifestations populaires que l’on appelait auparavant folkloriques ou nationales est étonnante. On dirait que les peuples, qui se présentaient comme des nations jadis n’hésitent plus à retourner au stade ethnique. Les nations seraient-elles en train d’acquérir mauvaise réputation ? Il s’agit probablement plutôt d’une affaire de mode langagière.

Au volant, en admirant le paysage, je réalise à quel point mon plaisir s’accroit au fur et à mesure que l’état des routes empire. Dans les Balkans, tels que je les connais depuis une quarantaine d’années, glisser sur une autoroute ou voie rapide, sans rencontrer d’obstacle, ne me dit pas grand-chose. Pourtant, j’ai déjà beaucoup souffert jadis en me rendant aux localités aroumaines toujours haut perchées comme Samarina, Siracu ou Voskopojë (ar. Muscopuli, gr. Moskopolis, roum. Moscopole) et on ne peut que se féliciter du fait qu’aujourd’hui elles sont plus facilement accessibles.



Arrivés à destination, pas grand-monde, mais Kira et Iani Mantsu, nos amis de Francfort qui habitent l’été la Chalcidique, sont là. Le soir, nous sommes déjà plus nombreux, les Aroumains venus d’Albanie sont de la partie aussi, on mange, on boit, on chante à tour de rôle. Le lendemain, pas mal de nouveaux participants parmi lesquels la principale attraction du festival, l’ensemble chorégraphique de Veria, un des plus réputés pour ses prestations. Suivis de près par les caméras de la télévision nationale macédonienne, les « Grecs » remportent un net succès. Décidément, les rencontres internationales aroumaines peuvent contribuer à leur façon à l’« amitié entre les peuples », comme on disait à l’époque communiste.



« Lipseashte sã ai multsi pradzi ti un ahtari spectacol » Il faut avoir beaucoup d’argent pour organiser un tel spectacle !, me chuchote, rêveur et un brin jaloux un des membres de l’ensemble macédonien « Gramoshteni » en me montrant les costumes traditionnels étincelants des « Grecs ». Bien préparés, plus nombreux que les autres, ces derniers faisaient en effet figure de professionnels de la danse et surpassaient les ensembles macédonien et albanais présents. Aroumains sont les uns et les autres, mais le pouvoir d’achat n’est pas le même de nos jours en Grèce qu’en République de Macédoine ou en Albanie. Le plus drôle est que ce même monsieur, au physique rappelant Antony Quin dans Zorba, bon danseur malgré son poids et son âge avancé, exhibait avec fierté quelques heures auparavant sa longue chemise tissée à l’ancienne en 1900, selon ses dires, à Saruna (Thessalonique), pour son grand-père. Moins fortunés et plus âgés que leurs coethniques grecs, les membres de l’ensemble macédonien parlaient tous l’aroumain. En Grèce, les coutumes et la personnalité « valaque » sont bien conservées, nettement moins la langue.



La localité où a eu lieu cette manifestation comporte plusieurs maisons assez cossues, quelques villas, deux restaurants ouverts, une station de téléférique pour les sports d’hiver. Il n’y a pas si longtemps, à la veille de la Seconde Guerre encore, à la place de tout cela il y avait quelques modestes installations (calive) des bergers aroumains qui y séjournaient avec leurs familles et leurs troupeaux de moutons entre la Saint Georges et la Saint Dimitri. C’était une parmi tant d’autres « montagnes aroumaines », celle dont parlait Sterio Nakov par exemple, « perdues » lorsque les États nations ont pris le relais des Ottomans dans les Balkans. C’est Vanghiu Dzega (nom d’état civil : Kostov), auteur de beaux recueils de poèmes, immigré aujourd’hui en Italie, revenu au pays pour se ressourcer, qui nous le raconte le lendemain de la manifestation. Il est né à Sveti Nikole, petit village de la plaine de Štip, mais sa famille venait de Punikva où son père est né. Après la Seconde Guerre mondiale, la famille fut contrainte de se sédentariser…



PS Ce n’est qu’en rédigeant ce journal que j’ai réalisé que j’avais traduit il y a presque dix ans cet auteur, ainsi que son confrère, également présent à l’événement de Punikva, Santa Djika. Je ne les connaissais pas en ce temps mais leurs poèmes avaient fait une forte impression sur moi. En voici deux, le premier est de Vanghiu Dzega, le second de Santa Djika :



Paradis empoisonné/Paradisu anfãrmãcosu



Je gravis la colline/Regarde vers le bas/La vallée est verte
/Et on entend les oiseaux

Mi-alinu pi ohtu/Anghiosu mutrescu/Valea-i veardi/Puiljilji s-avdu



Une jeune chante/En labourant le champ/Je n’arrive pas à comprendre/Si son chant/Est en aroumain/Ou en humain !

Vãrã tinirã cãntã/Lucrãndalui tu cãmpu./Nu potu s-achicãsescu/Desi cãnticlu a ljei/Easti pi armãneashti/Icã-i pi umineashti.



Elle est triste, ma vie/Quelle beauté j’abandonne !/Je me retourne encore une fois/Apercevoir de loin la maison : /La fumée sort par la cheminée /Du foyer paternel !

Shcreta-nji di banã
/Tsi mushuteatsã alasu! /Mi shutsu nica unã oarã /Di largu u vedu casa-a mea/Fumu ditu ugeacu iasi /Di la vatra-nji pãrinteascã.



Non-retour
/Avec chant envoyé/En langue étrangère. /Existence/Avec chant attendu/En langue étrangère !

Niturnaticu
/Cu cãnticu pitricutu /Pi xeanã limbã /Bãnaticu
/Cu cãnticu ashtiptatu !/ Pi xeanã limbã.



Je ne veux pas être partagé/Nu voiu s-mi-mpartã



Qu’est-ce que cette langue/un cœur/une âme/deux noms !

Tsi lai limbã! /unã inimã/ unu gianu/ dauã numi!



Une partie de mon Moi/brisée, se vend pour l’âme/par des mots.

Unã parti di a meu Io / aruptã s-vindi ti suflitu/ tu zboarã



Rendue étrangère à Moi/pourquoi la condamner ? /elle veut vivre.
Xinitã di Io/
nu u-aflu strãmbã?/ Va s-bãneadzã.

Mais l’autre partie, celle qui est restée,/ me pousse
et intime à l’étrangère :

Ma alantã mi tradzi nãinti! /Alantã, armasa,/
a xinitãljei lji-astrigã:



Pour moi tout entier/pour toi tout entière/ reste ici/pour ton vrai Moi.

Ti-ntreagã tini/ ti-ntreagã mini/ armãni aoa/ ti dealihea Io.


Et c’est toujours ainsi/je les entends chuchoter jour et nuit/se chamailler quand elles cherchent les mots/ se réconcilier en les retrouvant./ J’aime les deux, pour mon Moi tout entier/ aoumain!
Dipriunã ashi/Li-ascultu/
dzuã sh-noapti ciuciurã./ Ãn gurã s-vãryescu/
ãn cali sã strãvusescu. /Li voi doauli, /ti-ntregu Io/ Armãnescu!
Note
Ces deux poèmes ont été publiés dans l’anthologie bilingue parue à Charleroi, en Belgique, Noi, poetslji a populiloru njits=Nous, les poètes des petits peuples établie par Kira Iorgoveanu-Mantsu avec des traductions en français par Mariana Bara et moi-même, p. 188-189 et 222-223.









Eliana POPA. Un pamflet muzical

https://www.youtube.com/watch?v=ruvZnxVKTRg&list=RDruvZnxVKTRg&start_radio=1 28 465 vues 28 déc. 2025 Acesta este un PAMFLET și...