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Kadaré le désenchanteur. Quelques remarques sur La discorde : l’Albanie face à elle-même : essai littéraire (Fayard, 2013)

Kadaré le désenchanteur
Quelques remarques sur La discorde : l’Albanie face à elle-même : essai littéraire (Fayard, 2013)
Malgré quelques appréhensions éprouvées à la vue de l’aigle bicéphale sur fond rouge flottant dans le ciel bleu qui figurait sur la couverture du dernier Kadaré, la lecture des premières pages m’a tout de suite transporté dans les années 1980 quand je dévorais les livres de cet auteur qui savait si bien raconter les Balkans, ses drôles d’habitants, ses coutumes pas toujours drôles, ses petitesses et ses grandeurs, son Albanie si mystérieuse aux yeux des Balkaniques eux-mêmes. Il s’agissait d’une époque où la péninsule faisait figure de coin perdu du continent et où les frontières entre les Etats étaient bien étanches, et pas seulement celles de l’Albanie. Une époque, enfin, inaugurée au lendemain de la mort de Tito par des mesures discriminatoires à l’égard des albanophones du Kosovo doublées d’un discours haineux habilement distillé par la direction communiste serbe et ses nombreux partisans nationalistes. Ces mesures et le mépris affiché par Belgrade à l’égard des Albanais et de leurs revendications, de même que les réactions de ces derniers et, en règle générale, les interrogations sur le nouveau cours de la Fédération yougoslave allaient faire partie des grandes bonnes ou mauvaises raisons de son éclatement puis de l’accès à l’indépendance du Kosovo.
Une « Albanie atlantique », pour reprendre les mots de Kadaré, s’ajoutait à celle, plus ancienne, dite « londonienne » (p. 72). En effet, la première a été proclamée suite à l’intervention de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord en 1999, tandis que les contours de l’autre avaient été tracés lors de la Conférence des ambassadeurs de Londres en 1913.

Ces premières pages qui mettaient en quelque sorte l’eau à la bouche parlent du drapeau et de l’hymne composé en 1907 par un émigré albanais à Bucarest et entonné pour la première fois lors de la proclamation de l’Etat albanais en novembre 1912 à Vlora :

« C’est à peu près à la même époque que Faïk Konitza, aristocrate albanais, ami et mécène de Guillaume Apollinaire, menait, cette fois à Bruxelles, des recherches sur la héraldique médiévale des Balkans afin de découvrir les armoiries originelles des Kastriotes. (…)
Un texte de fortune adapté à la va vite quelque part en Transylvanie, auquel on avait trouvé, un peu comme une épouse également choisie au petit bonheur, une musique austro-hongroise : voilà l’origine triviale, bien peu impressionnante, de l’hymne albanais. » (p. 14)

Le récit et les réflexions de l’écrivain tournent surtout autour d’un couplet interdit à l’époque communiste :

« Car le Seigneur Lui-même l’a dit :
Que les nations s’éteignent sur terre
Mais que survive l’Albanie !
Pour elle nous croiserons le fer ! » (p. 20)

Ceci m’a tout de suite fait penser à certains de mes « coethniques » qui se disputent depuis quelque temps à propos du caractère imprécatoire du poème, écrit en 1888, qui fait depuis office d’hymne « national » aroumain :

« Que celui qui abandonne sa langue
Brûle dans les flemmes
Qu’il meure d’épuisement sur le champ
Que sa langue grille sur le feu !»

Cependant, de fil en aguille, Kadaré finit par proposer une tout autre lecture du fameux couplet :
« Car le Seigneur Lui-même l’a dit :
Les nations, elles, elles survivront,
Mais pas toi, non, pas toi, l’Albanie
Car ce n’est pas ce que nous voulons ! » (p. 29)

« Le taux de renégats a toujours été très élevé » (p. 29) en Albanie, précise-t-il, et, de nos jours, alors que le pays est enfin libre, certains s’adonnent à une «  lecture satanique » de son hymne (p. 46). Le ton est ainsi donné, et la suite du livre n’a rien à envier aux morceaux les plus hauts en couleur de la prose nationaliste que l’on retrouve aux quatre coins des Balkans.

Parmi les renégats modernes les « jeunes albanologues », qualifiés de « négationnistes » ou encore d’« apostats » (p. 81), c’est-à-dire des intellectuels, souvent brillants et plutôt en phase avec l’Europe moderne, qui adoptent des positions critiques à l’égard des repères historiques et symboliques concoctés par les pères de la nation albanaise (les « renaissants ») et érigés en dogmes par leurs successeurs, sont la principale cible de l’écrivain. S’il parle au nom des gens « normaux » (p. 45), ce dernier se fait volontiers l’avocat des « nationalistes », des « patriotes », dont il déplore l’inefficacité, raison pour laquelle il les invite à recourir davantage à la logique qu’aux invectives (p. 285). A propos, par exemple, du « démystificateur » qui avait critiqué dans la presse la « manie accaparatrice » des Albanais dès qu’il est question d’une personnalité de renom, en faisant remarquer au passage que le père de Mère Teresa était valaque (aroumain), Kadaré souligne malicieusement la satisfaction des « mèretérésistes » qui pouvaient « se frotter les mains » (p. 129) en rappelant à leur tour l’origine valaque du « démystificateur » (son nom n’est pas donné, il s’agit en en fait d’Aurel Plasari, le directeur de la Bibliothèque nationale, qui a publié une intervention sur ce thème en octobre 2003).

Le cas de Fatos Lubonja, auteur d’un article intitulé « La mère de Skanderbeg était slave » paru dans un quotidien polonais et traduit dans Courrier international en mai 1999, donc pendant l’offensive de l’armée serbe au Kosovo, est autrement plus grave aux yeux de Kadaré. Aussi, cet écrivain est-il rangé parmi les « supplétifs albanais bénévoles » au service de la cause serbe (289). La simple confrontation du parcours de ces deux auteurs fait froid dans le dos. Né en 1936, I. Kadaré connaît son premier succès avec Le général de l’armée morte en 1963 ; traduit dans le monde entier, il est « élu » député du peuple dès 1972 et quitte le pays en pleine déconfiture du régime en 1990 pour demander l’asile politique en France. F. Lubonja, né en 1951, est arrêté en 1974 et ses critiques du régime Hoxha qualifié plus tard, entre autres, de national-communiste, lui vaudront l’emprisonnement et la relégation pendant dix-sept ans, jusqu’en 1991. La dénonciation de sa « trahison » par l’aspirant au prix Nobel n’est pas nouvelle puisqu’il l’ formulée pour la première fois en 2000 (dans Il a fallu ce deuil pour se retrouver : journal de la guerre du Kosovo). Mais, cette fois-ci elle s’accompagne d’une défense et illustration tous azimuts de Skanderbeg, du mythe comme du personnage historique. Celui-ci est crédité à la fois d’une tentative héroïque («  libérer l’Albanie des Ottomans en la faisant revenir vers le continent-souche », c’est-à-dire l’Europe et d’une « action prolongée de retardement » visant à protéger l’Europe, mission qu’il a « assuré avec brio comme aucun autre grand capitaine du continent » (p. 58), raison pour laquelle il fut décrété « athleta Christi » par le pape. (Rappelons qu’il ne fut pas le seul ainsi gratifié, le prince moldave Etienne le Grand par exemple le fut aussi, ce qui lui a valu la canonisation dans la Roumanie postcommuniste.)

Un triomphalisme/catastrophisme albanocentré gênant


Autant dire qu’à longueur de pages, Kadaré s’ingénie à composer une véritable « Skanderbéïade » selon ses propres mots à la gloire de son illustre prédécesseur au « regard plutôt impénétrable, triconfessionnel » (54), que les négationnistes cherchent à « faire passer pour un non-Albanais, un Valaque ou un Serbe » après l’avoir traité de « condottiere » et de « sanguinaire » (p. 97). Or de ce point de vue, indépendamment de toute considération morale ou politique, l’appellation « essai littéraire » est impropre. Sur le plan littéraire, pour commencer, force est de constater un changement à la fois de rythme et de registre, de ton et de message, par rapport aux écrits de Kadaré antérieurs à ses prises de position de la fin des années 1990.

Dans les romans (Le pont aux trois arches, 1981, Chronique de pierre, 1985, Qui a ramené Doruntine, 1986…), les essais (Eschyle ou Le grand perdant, 1988) et les mémoires (L’hiver de la grande solitude, 1978) qui avaient assuré sa réputation, il avançait à petits pas, par touches, par suggestions, et c’est ce qui rendait captivant son récit, ce qui suscitait l’intérêt et la curiosité du lecteur. Il savait mieux que quiconque explorer ces zones mystérieuses où la frontière n’est pas très claire entre le mythe, la légende, la rumeur, la réalité historique, sa transposition littéraire et le vécu des gens, autrement dit il racontait de belles histoires qui tenaient en haleine le lecteur, le faisaient rêver. Maintenant, plus grand-chose de tout cela : il va droit au but, les mythes invoqués sont surfaits, les réalités historiques travesties, il fait dans le grandiloquent, pontifie, met sa plume au service d’une histoire nationale forcément dérisoire aux yeux de ceux qui n’en partagent pas les présupposés ou, tout simplement, les ignorent. On dirait que jusqu’à présent il s’était retenu, s’était bien gardé de dire ce qu’il pensait et que subitement, maintenant qu’il peut tout dire, il n’arrive plus à sublimer, il fait dans l’élémentaire, dans la caricature.

Or le récit national est une affaire très simple quand on s’adresse à ceux qui sont déjà convaincus et bien compliquée si on veut convaincre les autres. Pour ce qui est des derniers, Kadaré s’y prend mal : en effet, il a fréquemment recours à l’anachronisme, aux approximations, aux digressions tendancieuses et surtout aux allusions malveillantes. Enfin, les répétitions insistantes passent mal.
Racontée à trois reprises, une histoire aussi drôle que celle des bustes de Skanderbeg qui sont retirés des couloirs du ministère des Affaires étrangères de Tirana lors des visites des délégations turques pour ne pas froisser leur sensibilité (du point de vue ottoman Skanderbeg avait trahi) finit par lasser (p. 78-79, 95 et 354). Comme pour le « barrage albanais » qui a retardé de trente-quatre ans l’avancée des Ottomans en Europe et dont Skanderbeg fut « l’architecte et le défenseur » (p. 85, 195 et 256) ou encore pour l’anathème jeté par les Grecs contre l’alphabet latin (p. 91, 361) ce genre de répétions obéissent à une logique argumentative qui ne saurait s’encombrer de soucis stylistiques.

Là où l’on retrouve le Kadaré d’antan, c’est lorsqu’il s’éloigne du triomphalisme/catastrophisme albanocentré pour évoquer des situations et des destins plus singuliers, tel celui d’Ismail Qemal, le fondateur de l’Etat albanais qui n’est resté au pouvoir que moins de deux ans (pp. 212-219 et 351-353). De ce personnage, « le moins épique de la tradition albanaise », il dresse un portrait particulièrement savoureux, en illustrant le récit de ses mésaventures avec des anecdotes issues de la « poésie lyrico-épique albanaise » (213).

Le plus irritant peut-être est de voir comment à force de prendre le contre-pied du discours serbe antialbanais à propos du Kosovo, Kadaré finit à son tour par enrichir le répertoire de divagations oiseuses et blessantes balkaniques. A propos d’une bataille contre les Ottomans perdue par le voïévode de Transylvanie et futur régent de la Hongrie Jean Hunyadi non loin du Champ des Merles, Kadaré écrit :

« Si un groupe de pleureuses hongroises avaient pu pleurer sur sa défaite comme des pleureuses serbes avaient pu pleurer un demi-siècle plus tôt sur celle du Kosovo, ç’aurait peut-être contribué plus que les chroniques de l’époque à immortaliser ce second revers au Kosovo. » (p. 140)

Puis, en note, il précise :

« On ne pouvait exclure que, partant de cette défaite, quelques groupuscules de nationalistes hongrois mettent en avant, en suivant en cela l’exemple serbe, un autre mythe, celui du Kosovo comme berceau de l’ungarisme ! » (p. 335)

A noter que le chef de guerre en question était issu d’une famille de boyards roumains convertie au catholicisme et que nombre de ses soldats étaient des Valaques de sa région, alors pourquoi ne pas convoquer aussi des « pleureuses roumaines »… Décidément, dès lors que l’on se risque à des métaphores à connotation nationale dans le Sud-Est européen pour la période qui précède l’arrivée des Etats nations on a toutes les chances de se faire sèchement reprendre.

Pour conclure, on peut dire que, avec ce plaidoyer pro domo, les Balkaniques – auparavant si souvent évoqués et de manière fort suggestive et empathique par l’écrivain - acquièrent un contour national de plus en plus précis en devenant de braves albanais, « le plus orphelin et le plus isolé des peuples » (p. 202) victimes hier comme aujourd’hui des Turcs, des Grecs, des Serbes, et surtout des renégats non moins albanais…
Dernier arrivé dans le concert des nations, doté seulement en 1912, grâce aux pressions extérieures aux Balkans, d’un Etat, longtemps faible et incertain, les Albanais ont été longtemps isolés et leur existence comme entité à part a souvent été soit niée soit contestée.
L’accélération en cours de l’histoire est en train de sortir les Albanais de cet isolement aux multiples facettes : historiques, géographiques, politiques. La liberté d’association et de presse instaurée après la chute du régime communiste, malgré les multiples ratés, a changé la donne en Albanie, la sortie du Kosovo de la Serbie a permis aux albanophones de recouvrer leurs droits tandis qu’en République de Macédoine les accords d’Ohrid ont consolidé la position de la minorité albanaise. C’est à ce tournant historique qu’intervient Kadaré, lui qui, à sa manière, de par la notoriété acquise par ses romans traduits un peu partout a contribué à sortir les Albanais de leur isolement aux yeux du monde. Sans influence réelle dans son pays, il n’a pas pu prendre part aux changements survenus ces vingt dernières années, des changements que plus personne ne saurait arrêter. On peut même se demander si, par ses surenchères nationalistes, il ne cherche pas à faire replonger ses compatriotes dans l’isolement…

Aussi, pour conclure, si on peut donner un conseil au lecteur de ces lignes qui a aimé les romans de Kadaré ce serait de faire l’impasse sur cet « essai littéraire ». Il risque de déchanter. Quant à ceux qui n’ont pas encore lu le « vrai » Kadaré, qu’ils le lisent plutôt que de se précipiter sur le présent essai.

Nicolas Trifon
mai 2013




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