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Roumanie, 1956-1968, un passé révolu mais tenace : le témoignage de V.I. Stoichiţă



Victor Ieronim Stoichiţă passe en revue les heurs et les malheurs de sa famille issue de l’élite de l’ancien régime roumain, désormais confrontée aux communistes au pouvoir. Une chronique fidèle de l’opinion et de la vision du monde qui prévalait dans ce milieu social depuis les faux espoirs de la révolution hongroise jusqu’à l’écrasement du Printemps de Prague.
Sursa http://balkans.courriers.info/article25985.html#nh2

Par Nicolas Trifon


Disons-le d’emblée, le titre du livre de Victor Ieronim Stoichiţă, Oublier Bucarest [1], est trompeur, puisque l’auteur du récit, historien et critique d’art réputé, enseignant aujourd’hui à l’Université de Fribourg, en Suisse, se souvient avec un plaisir manifeste des années vécues dans la capitale roumaine, où il est né en 1949.

La période couverte va des faux espoirs suscités par la révolution hongroise de 1956 à l’écrasement du printemps de Prague, en août 1968, la veille de son départ pour l’Occident (dincolo, en roumain, c’est-à-dire de « l’autre côté », « au-delà », p. 211), en l’occurrence l’Italie, grâce à une bourse accordée par le gouvernement de ce pays. Dans un sens, il s’agit d’un plaisir éprouvé non seulement malgré mais aussi en raison des situations critiques et à bien des égards dramatiques traversées par la famille et les proches de l’auteur/narrateur/héros.

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Oublier Bucarest
Un livre de Victor Ieronim Stoichiţă, Actes Sud, octobre 2014, 368 pages, 23,80 euros


De ce point de vue, le livre est original si l’on pense surtout au concert de jérémiades auquel ont donné lieu tant d’écrits et de mémoires concernant cette période parues après 1989 mais aussi aux évocations, plus récentes et sur un ton souvent ironique, de la nostalgie pour la vie menée sous le régime communiste [2].

Le « petit monde » de V.I. Stoichiţă tel qu’il est décrit dans le livre appartient à ce que l’on considère couramment en Roumanie comme l’élite de l’ancien régime (celui qui a précédé l’arrivée des communistes au pouvoir), une certaine élite, plus précisément, celle fondée en partie tout au moins sur le mérite.

Après 1947, cette catégorie a subi de plein fouet la parodie de lutte de classe orchestrée par un pouvoir communiste en mal de légitimité. Voici un exemple parmi tant d’autres, les uns plus édifiants que les autres : professeur d’anatomie à l’Université de Cluj et auteur de nombreuses études dans sa spécialité, le grand-père de l’auteur est rétrogradé en 1948 au poste de laborantin puis emprisonné en 1953, tout cela parce qu’il avait été membre de la fraction du Parti social-démocrate qui avait refusé de rejoindre le Parti communiste (p. 40-41).

Pour mieux situer l’auteur, rappelons qu’une partie de sa famille, originaire de Transylvanie, présentait un autre « handicap » à l’époque communiste. Elle était gréco-catholique, culte supprimé du jour au lendemain au profit de l’Eglise orthodoxe « nationale » plus facile à contrôler. Les nombreuses références dans le récit à l’ancienne province austro-hongroise nous éloignent d’ailleurs de l’esprit bucarestois dans ce qu’il comporte de balkanique et/ou byzantin. L’Omama (la grand-mère) de l’auteur, nous rappelle-t-il, « penchait plutôt vers l’idée des « Etats-Unis de la Grande-Autriche, englobant une Transylvanie helvétisée » (p. 137)

Pour l’essentiel, la chronique de V.I. Stoichiţă passe en revue les heurs (avant l’arrivée des communistes) et les malheurs (après) d’une famille et de son entourage au parcours exemplaire auxquels il rend hommage. Les anecdotes narrées et les commentaires, aboutissent à une reconstitution assez fidèle non seulement de l’atmosphère mais aussi de l’opinion, de la vision du monde, qui prévalait à l’époque dans ce milieu social.

Bien d’autres témoignages le confirment, le mien y compris pour avoir été confronté à des situations similaires. Certains détails autobiographiques et l’accent mis sur l’excellence des personnes chères à l’auteur (son arrière-grand-père était non seulement médecin mais aussi « général de l’armée royale roumaine, dont il organisa le système sanitaire au tournant du XXe siècle », p. 37) peuvent agacer le lecteur mais le ton du livre, qui s’adresse au public francophone, semble sincère. En tout cas rien ne permet d’affirmer que V.I. Stoichiţă cherche à réinterpréter ses souvenirs et les sentiments qu’il éprouvait ou l’idée qu’il se faisait de la situation en ce temps.

Les tableaux dressés, les scènes reconstituées, les histoires de vie rapportées battent en brèche les stéréotypes et la vision en noir et blanc à propos de la période dite stalinienne qui, en Roumanie, s’est prolongée au-delà de la mort de Staline et de la dénonciation de ses crimes par Khrouchtchev au XXe Congrès.

A maintes reprises, l’auteur surprend le lecteur en ménageant une issue aux situations les plus inextricables et en mettant ainsi en lumière la capacité des victimes à l’emporter d’une manière ou d’une autre ou encore en pointant les conséquences inattendues du règne de l’arbitraire qui pouvaient se retourner contre ceux-là même qui en étaient les responsables. Par ailleurs, il trouve les mots justes pour évoquer une période sur laquelle on a tendance à faire impasse depuis la chute du communisme et sa condamnation en bloc, à savoir la période des ouvertures opérées par le régime entre 1964 et 1968.

L’histoire personnelle du professeur d’anglais de l’auteur est effarante : arrêté en 1949, à dix-neuf ans, pour avoir collé les affiches d’un parti (libéral) déjà sorti de la circulation, il fut libéré en 1964. « Il avait l’air tout à fait normal, si ce n’était pas sa pâleur », se souvient l’auteur, lorsqu’il fait sa connaissance, quelques mois après sa libération (p. 186).

Mais la prison, rappelle-t-il avec une certaine fierté, c’était aussi une « super-université » en ce temps. C’est là que son prof avait acquis son bel accent oxfordien et appris en détail la trame de toutes les tragédies de Shakespeare sans pourtant ne jamais les avoir lues » (p. 188). Vraisemblablement, cette « culture orale et clandestine » acquise et transmise par les rescapés des geôles surpeuplées par des intellectuels prestigieux a joué un rôle considérable dans la formation intellectuelle du futur historien d’art. En effet, on débattait aussi des idées de saint Augustin, Kant, Heidegger, Cioran ou Noïca lors de ces leçons d’anglais (p. 191).

Le goût de l’auteur pour les Beatles faisait partie des motivations qui expliquent son intérêt pour les cours privés d’anglais. Bannie des ondes, cette musique « occidentale » est très prisée par les jeunes qui se la procurent par les réseaux parallèles et organisent en privé des soirées rock. La musique et la danse ne sont pas les seuls domaines dans lesquels ceux qui savent s’en donner les moyens sont en phase avec l’Occident. Dans la famille de l’auteur, on lit aussi par exemple des livres interdits tel le Docteur Jivago du prix Nobel 1958, Boris Pasternak.

Même le communiste de la famille ne s’en sortait pas mieux

Médecin et chercheur scientifique (p. 14), sa mère se met en quatre pour s’en sortir, achète du lait le matin, fait les courses, prépare des conserves pour l’hiver (p. 34), aide les proches de ceux qui avaient été arrêtés, se montre prête à vendre un « Gallé, cadeau de noces des Negresco, pour payer un préparateur » (p. 255), mais tous ces efforts ne sont pas vains, le rang est tenu, l’honneur sauvé, et, par exemple, l’auteur passe avec succès le concours très difficile d’admission aux Beaux-Arts, puis obtient une bourse pour l’Italie.

Somme toute, même le communiste de la famille, le frère de sa grand-mère dont l’engagement remontait aux études suivies à Paris dans les années 1920 et qui occupait une fonction « officielle » au sein du nouveau régime roumain ne s’en sortait pas vraiment mieux. Le Parti lui avait octroyé une belle garçonnière, 1re catégorie, mais il prenait ses repas chez sa sœur, réduite à tenir une petite pension (2 lei la Knödelsuppe, 3,50 lei le Wienerschnitzel…), et n’hésitait pas à s’humilier en protestant de sa bonne foi communiste dans une lettre envoyée au « camarade ministre » pour solliciter de menus avantages (p. 54-67).

Autre détail fourni par l’auteur qui en dit long sur la situation. Si les logements de sa famille à Cluj et Sibiu avaient été confisqués, occupés, nationalisés, ils se retrouvaient à leur tour dans un logement dont le propriétaire avait été exproprié. L’appartement dans lequel ils s’entassaient à Bucarest avait été obtenu grâce à l’intervention d’un personnage important du régime auquel son père avait rendu auparavant un service en le guérissant d’un ulcère duodénal chronique. Il avait appartenu à un général de l’armée de l’ancien régime qui s’était enfui à l’étranger (p. 11-12).

A l’approche de 1968

La roue a commencé à tourner vers 1964, quand la ville s’est soudainement « remplie de revenants », les prisonniers politiques qui venaient d’être libérés aussi soudainement qu’ils avaient été arrêtés à la fin des années 1940. A partir de cette date, l’étau se desserre petit à petit, et l’auteur passe en revue les nouvelles opportunités qui se présentaient désormais aux anciens proscrits ou tout simplement à des personnes méritantes ne faisant plus nécessairement partie du Parti communiste (p. 251).

En 1967-1968 les choses s’accélèrent : « nourris jusqu’alors de classiques censurés, l’avalanche des « modernes » déconcertait : Camus, Sartre, Ionesco (expressément interdit les années précédentes), Kafka, Joyce… Et le cinéma japonais (La femme des sables de Hiroshi Teshigahra), et la nouvelle vague française, et les Felini (…) On n’en croyait pas nos yeux, et la seule crainte était… que cela finisse. » (p. 255)

Cela n’empêche pas l’auteur d’adopter une attitude réservée pendant et au lendemain des événements de 1968 : l’écrasement du printemps de Prague et la condamnation de l’intervention soviétique par Ceauşescu qui atteint à cette occasion le sommet de sa popularité : « c’était en 1968. Partout en Europe, les étudiants bougeaient. Les nôtres aussi, mais au ralenti. Comme d’habitude, on attendait que les grands changements viennent d’ailleurs. Cet « ailleurs », pour nous, c’était Prague. On en parlait beaucoup, et notre regard sur le pays voisin était plein d’espoir, mais plus contemplatif qu’actif, car la vie estudiantine suivait encore les anciens sillages, tandis que l’espoir, lui, était souterrain. Je remarquais vite la force persistante d’une schizophrénie politique qui ne ménageait personne, mais que certains assumaient avec volupté. Il y avait des collègues s’orientant rapidement vers des postes de responsabilité dans l’association des étudiants communistes, ce qui leur garantissait des avantages, surtout au moment de la fameuse « répartition », à la fin de la scolarité. Dans les réunions de l’Association régnait la plus répugnante des langues de bois possibles, et aucun vent de renouveau ne se faisait sentir. On pouvait être un peu surpris (si on était naïf) en réalisant que les mêmes étudiants étaient ceux qui lisaient avec le plus d’intérêt les livres de Soljénitsine (interdit) ou d’Orwell (interdit lui aussi) et qui se passaient en sous-main les derniers 33 tours de Joan Baez, la diva pleurnicheuse des soixante-huitards américains. C’était évident, nous manquions d’esprit politique. » (p. 277)

La belle revanche des nantis déchus

Comment interpréter la position de l’auteur et de ses proches appartenant aux générations plus âgées dont il se fait non seulement le chroniqueur mais aussi le porte-parole, comment expliquer sa position par rapport aux changements survenus ultérieurement ?

En reconstituant le discours familial dans les années 1950, qui l’a accompagné jusqu’à la maturité, V.I. Stoichiţă suggère un élément de réponse : « la vie va de l’avant, et elle doit aller de l’avant. Mais quel genre de vie ? L’égalité, en elle-même, est bonne, mais soyons lucides : elle ne pourra pas triompher. Les nouveaux maîtres feront de nouveaux esclaves. Et la soi-disant égalité sera seulement pour ces derniers. » (p. 108)

On ne saurait cependant en rester à ce discours qui n’a rien d’étonnant dans un pays où « certains étaient plus égaux que d’autres ». Il est trop vague et contient davantage de questions que de réponses. La quatrième de couverture du livre parle de la « posture résiliente » du narrateur. Cette piste mérite d’être prise en compte. En effet, la description très vivante et réaliste de cet auteur, les propos rapportés et les commentaires de l’auteur lui-même permettent de saisir lemodus vivendi patiemment forgé par les victimes des abus du régime appartenant aux anciennes élites devant les adversités auxquelles ils avaient été confrontées. De ce point de vue, à regarder de plus près, le récit est avant tout positif, et on peut estimer que les anciens nantis ont fini par prendre une belle revanche par rapport au sort injuste qui leur avait été réservé. Les ouvertures qui s’en sont suivies n’ont pu que les conforter ; même si elles ont été de courte durée, ils ont su en tirer profit.

La remarque qui figure en guise de conclusion du passage cité plus haut indique cependant les limites de cette démarche de l’auteur, de ses proches, de son milieu social : « C’était évident, nous manquions d’esprit politique. »

Un modus vivendi ambigu

Telle qu’elle ressort du récit, la vision du monde de l’auteur et de ses proches apparaît sous le signe d’une triple absence. On cherche en vain un questionnement à propos du milieu social dont provient l’auteur et auquel il voue un véritable culte. Il en va de même pour d’éventuelles considérations sur le rôle que des facteurs autres qu’extérieurs, l’URSS et le Parti communiste roumain, auraient pu jouer dans le fonctionnement du régime en place. Même topographiquement, le petit monde du narrateur est parfaitement circonscrit, le centre de Bucarest, coupé du reste, et ne cherchant pas le contact. Enfin, plus étonnant encore, aucun personnage du récit n’est porteur d’une révolte à proprement parler, c’est-à-dire contre les injustices effectives générées par le nouveau régime politique.

On sent le mépris, le dégoût devant l’absurdité de la situation, mais l’injustice, celle qui se donne à voir concrètement, n’est pas interrogée. Elle va de soi. Sans doute était-il sous-entendu que ce régime était injuste, mais il est perçu avant tout comme un corps étranger et s’est sur son absurdité que l’accent est toujours mis. Dans le contexte de l’époque marqué souvent par l’arbitraire, où le pouvoir s’arrogeait le monopole du discours critique, une telle vision et attitude empreintes de fatalisme est compréhensible, certes, mais jusqu’à un certain point. Dans un sens le modus vivendi construit dans ce milieu social repose sur cette triple absence. Ceci ne manquera pas de peser par la suite sur le cours de l’histoire roumaine.

En effet, c’est justement en pointant les injustices, telles qu’elles se donnaient à voir, grâce aux brèches du système, à ses contradictions, revirements, etc., que la contestation, la revendication sociale et la dissidence s’affirmeront à partir de la fin des années 1960. Or elles ont été très faibles en Roumanie. Pratiquement, des personnages comme le dissident Paul Goma et l’ouvrier Vasile Paraschiv font figure d’exception. Eux-mêmes mais aussi leurs vues et les revendications dont ils étaient les porteurs joueront donc un rôle marginal dans la période qui a suivi la chute du régime Ceauşescu, chute provoquée par les secteurs les plus réalistes de ce même régime dans la foulée de l’implosion du communisme en URSS et dans les autres anciens satellites.

Les membres de la génération de V.I. Stoichiţă, formés à l’ombre et dans le culte des victimes appartenant à l’élite méritante de l’ancien régime, qui avaient su s’imposer grâce à leurs propres mérites dans divers domaines, qui ont su éviter autant que possible de se compromettre avec le régime communiste et se sont abstenus de répondre aux sirènes du nationalisme prôné par Ceauşescu, ont eu un destin plus singulier.

Ils étaient a priori les mieux placés pour jouer un rôle de premier temps dans l’œuvre de restauration des valeurs abolies ou dévoyées par la dictature communiste, dans les tentatives de renouer avec le passé précommuniste roumain et de s’aligner sur les standards occidentaux. Tel ne fut pas tout à fait le cas parce que le modus vivendi qu’ils avaient réussi à négocier dans des conditions très difficiles à l’époque communiste allait les empêcher de l’emporter moralement par rapport aux leaders de l’après-1989 issus de la nomenclatura communiste désormais reconvertis à l’économie de marché et à la démocratie parlementaire.

Aussi, pour pouvoir participer aux affaires du pays, ont-ils dû se contenter longtemps d’un second rôle. L’accusation d’élitisme portée contre eux allait souvent faire mouche sur le plan politique alors que le populisme de leurs adversaires, qu’ils dénonçaient à leur tour, se révélera d’une redoutable efficacité.

Enfin, l’hégémonie sur le plan de la culture et des idées qu’ils exerçaient sans rencontrer de résistance majeure de la part de ceux qui au début des années 1990 poussaient les ouvriers à scander « Nous travaillons, nous ne réfléchissons pas ! » allait être bousculée par les critiques formulées par des jeunes universitaires, bardés eux aussi de diplômes, en phase avec les formes de radicalisme en vigueur en Occident [3]. Les illusions de l’anticommunisme prôné par les « boyards de la pensée » perdront de leur pouvoir d’attraction sans entamer de quelque manière que ce soit le système d’oligarchie élective géré alternativement par une droite suffisante et une gauche démagogique et conservatrice.

Quelques repères chronologiques

Etabli à l’étranger depuis 1981, V. I. Stoichiţă n’est pas concerné par cette évolution. C’est peut-être la raison pour laquelle son récent témoignage est précieux. Wikipedia (ro) nous indique à son propos qu’il a enseigné à la Faculté des beaux-arts de Bucarest entre 1973 et 1981, après avoir obtenu sa licence à Rome et avant de partir pour l’Allemagne avec une bourse Humboldt. Pendant cette période, il a participé aux séminaires de Păltiniş, autour du philosophe Constantin Noïca (1909-1987, domicile obligatoire entre 1949 et 1958, condamné à 25 ans en 1959, libéré en 1964, puis chercheur au Centre de logique de Bucarest), en compagnie notamment de Gabriel Liiceanu et d’Andrei Pleşu.

C’est ce dernier qui correspond le mieux au parcours existentiel, intellectuel et politique que nous venons d’esquisser à partir du récit de V.I. Stoichiţă. Andrei Pleşu incarne à sa façon la succes story la plus éclatante et largement méritée que cette génération a pu connaître dans l’histoire récente roumaine mais aussi les limites infranchissables auxquelles elle s’est heurtée. Né un an avant V.I. Stoichiţă, en 1948, il a suivi un cursus similaire jusqu’en 1982 : chef de promotion à la Faculté des beaux-arts, chercheur à l’Institut d’histoire de l’art, boursier Humboldt à Bonn entre 1975 et 1977 puis à Heidelberg entre 1983 et 1984. Entre temps, en 1982, il est exclu du Parti communiste auquel il avait adhéré à 19 ans, en 1968, et mis à la porte de l’Institut suite à une sombre histoire de complot ourdi par une mystérieuse secte de la méditation transcendentaliste qui visait surtout les personnes considérées comme incommodes par le pouvoir.

Ministre de la Culture du gouvernement Petre Roman en 1990-1991, puis des Affaires étrangères sous la présidence de Constantinescu (élu sur un programme anticommuniste) qui avait succédé à Iliescu (ex-communiste), il est à l’origine de plusieurs initiatives très appréciées, tels le Musée du paysan roumain et l’institut d’études avancées New Europe College destiné aux jeunes chercheurs. Leader d’opinion parfois controversé, véhiculant des idées plutôt de droite mais ouvert au débat, ce personnage a forcé le respect de nombre de ses contemporains parce qu’il est l’un des rares intellectuels réputés à avoir investi la politique afin de réaliser quelque chose de positif.

On cerne mieux cependant sa personnalité en consultant les deux mémoires qu’il avait envoyés en 1982 à Ceauşescu pour demander sa réhabilitation : « depuis 1971, quand j’ai fini mes études, et jusqu’à aujourd’hui je me suis efforcé d’exercer ma profession avec le plus grand sérieux en me mettant, avec toute ma capacité de travail, au service de l’art et de la culture roumaine. J’ai publié un grand nombre d’études et d’articles dans la presse, j’ai réalisé plusieurs séries d’émissions pour la radio et la télévision et je suis l’auteur de trois livres, bien reçus tant par le large public que par les spécialistes. Lors de ma spécialisation, j’ai tenu à Bonn, Düsseldorf et Dortmund plusieurs conférences sur l’art roumain, en estimant que c’était de mon devoir, une affaire d’honneur pour moi, que de la faire connaître et apprécier partout à sa vraie valeur. (…)

Blessé spirituellement par l’anéantissement, le temps d’un instant, de tant d’années d’efforts enthousiastes et par l’annulation de tous mes projets d’avenir (légitimes à mon âge, 33 ans), je m’adresse à vous camarade Secrétaire général, à votre humanité, en vous demandant de réexaminer mon cas, tel qu’il se présente objectivement. Je vous assure que tout ce que je désire est de pouvoir faire la preuve de ma foi, de ma loyauté à l’égard du pays, en participant au processus d’affirmation de nos valeurs sur le plan universel. »

Exhibée lors d’une polémique avec son ancien Premier ministre Petre Roman (né en 1946, fils d’un haut dignitaire communiste, ingénieur, chef de sa promotion, doctorat à Toulouse, 1970-1974, proche d’Iliescu pendant les événements de décembre 1989), ces lettres ont jeté un certain froid et alimenté des interprétations contradictoires, comme souvent dans ce genre de situation en Roumanie. La position d’Andrei Pleşu en cette occasion n’a pourtant rien d’étonnant et semble cohérente avec sa démarche avant et après cet « accident » qui a marqué sa carrière.

Décidément, on a trop souvent tendance à dramatiser et à spéculer en Roumanie. Il est tout aussi déplacé de voir en lui un « collaborateur de la Securitate » comme le fait Petre Roman qu’un dissident. De la même façon, il est déplacé de traiter Petre Roman de communiste à cause de ses antécédents. On oublie trop souvent que c’est parmi les anciens « camarades » que l’on rencontre les partisans les plus déterminés du libéralisme. Pourtant ainsi vont les choses en Roumanie, ce qui ne manque pas de brouiller les repères. Décidément, dans ce pays, l’« esprit politique », pour paraphraser V.I. Stochiţă, continue de jouer des tours à ceux qui cherchent à y voir plus clair.
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[1] Actes Sud, 2014.

[2] Deux titres méritent d’être signalés sur la question du rapport nostalgique au passé communiste : Sunt o babă comunistă (trad. française Je suis une vieille coco), de Dan Lungu (2008) et Născut în URSS [Né en URSS], 2007, du Moldave Vasile Ernu, véritable best-seller en Roumanie.

[3] Cf. Sorin Adam Matei, Boierii mintii [Les Boyards de la pensée], Bucarest 2004 ; Iluzia anticomunismului, coord. Vasile Ernu, Costi Rogozanu, Ciprian Siulea, Ovidiu Tichindeleanu, Chisinau, 2008 (cf. compte rendu dans http://balkans.courriers.info/article14234.ht ml).

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